2013 Michel Crozier vient de nous quitter.

Michel Crozier vient de nous quitter. On le voit ci-dessous au milieu de la photo, au CSO (Centre de Sociologie des Organisations, CNRS) en 1968-1969, rue Geoffroy Saint Hilaire (au Club Jean Moulin). Derrière lui, Jean Pierre Worms à gauche sur la photo.Michel croizier
C’est son premier groupe d’étudiants pour lequel il avait créé une UV (Unité de Valeur) suite à son départ de Nanterre. Alain Touraine avait accepté que les étudiants intéressés par la sociologie des organisations puissent suivre et valident une ou deux UV en suivant des cours organisés par Michel Crozier et ses chercheurs dont Jean Pierre Worms, Pierre Grémion ou Erhard Friedberg avec qui, entre 1969 et 1971, je ferai, sous sa direction, ma première enquête sur le corps des Mines (avec l’aide de Patrick Deguignet, ancien rapporteur à la Cour des Comptes, pour la partie statistique. Il est malheusement absent de la photo, mais peut être que c’est lui qui l’a prise) et la politique industrielle de l’Etat.
Michel Crozier avait introduit des méthodes pédagogiques innovantes sous forme de séminaires où des professionnels de la recherche venaient expliquer leurs enquêtes en train de se faire. Il nous a fait lire des livres en anglais dont le fameux travail de Gouldner Patterns of Industrial Bureaucracy, publié en 1954, même si notre anglais été souvent plus que moyen. Il nous a fait découvrir Street Corner Society de W.F. Whyte, Asiles de Goffman qui venait d’être traduit dans la collection de Bourdieu, mais aussi des auteurs comme Gélinier sur le Secret des structures compétitives (1968) un livre de consultant en management qui traitait tous les problèmes de gestion des grandes organisations qui étaient en train d’émerger et que nous retrouvons aujourd’hui.
Sans utiliser le mot Michel Crozier était inductif et empirique, ce qui correspondait à ce qui était en train d’émerger aux USA, et qui sera traduit en 2011, sous le nom de « théorie ancrée dans le terrain », ou « Grounded theory ». En 1969 je lui aie demandé comment on pouvait interpréter une enquête car je croyais que l’on ne pouvait pas comprendre la société en dehors des livres et des théories a priori, et il m’a répondu mais justement en faisant des enquêtes, en regardant la réalité. Observer, décrire, écouter puis modéliser a été la compétence la plus importante que Michel Crozier m’a transmis et qui m’a permis en arrivant à Madagascar de commencer immédiatement une enquêtes sur une grande organisation de développement rurale et d’assister à l’émergence d’une des formes de la mondialisation organisée par le monde occidental (La question agraire à Madagascar, L’Harmatan, 1979). Ensuite j’ai transposé l’analyse stratégique à la « sorcellerie » comme zone d’incertitude et de relations de pouvoir, au Congo (Stratégies paysannes en Afrique Noire, L’Harmattan, 1985)
Il m’a appris quelque chose, que je crois encore central aujourd’hui, que sont les relations de pouvoir et d’intérêt pour comprendre la plupart des phénomènes sociaux même si tout ne se ramène pas aux relations de pouvoir. Il m’a appris qu’il n’existait pas de société sans réseau social, sans institution, sans jeu d’acteurs collectifs. Il nous a transmis avec 15 ans d’avance une méthode micro-sociale interactionniste réaliste.
Je dois à Michel Crozier mon gout pour les enquêtes, mon souci de la quête du vrai et de l’exploration. C’est plus qu’une compétence intellectuelle, c’est une compétence humaine qui permet de sans cesse renouveler le sens que l’on peut donner à sa vie et de garder le plaisir de le transmettre. Merci Michel.
Paris le 21 juin 2013, Dominique Desjeux, anthropologue, Professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité
PS Dominique Desjeux est à droite, avec une pipe, en arrière-plan.

Hommages de Sciences Po

http://www.cso.edu/fiche_evenement.asp?event_id=72

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