Italie, la mafia du virus, que faut-il craindre ?

« La mafia du virus. De la drogue à la santé : comment la pandémie aide l’économie criminelle », Roberto Saviano, Repubblica du 22 mars 2020

Compte rendu de Roberta Rubino, docteur en anthropologie sociale et ethnologie

Réseau :anthropik

Depuis les débuts des années 2000, le journaliste et écrivain, Roberto Saviano observe, décrit et dénonce le fonctionnement de la criminalité organisée en Italie et à l’étranger. Dans « Gomorra », son premier ouvrage, paru en 2006, il explique de manière extrêmement détaillée le fonctionnement du « système » de clans mafieux de la Camorra (la mafia napolitaine).   

 

Cette enquête qui prend, par moments, la forme d’une véritable étude sociologique a fait vite le tour du monde et, en Italie, elle a résonné comme une déflagration. 

 

Avec la publication de cet ouvrage Roberto Saviano, offre à l’Italie la possibilité de comprendre et d’agir pour essayer d’éradiquer la mafia, ce cancer qui dévaste la péninsule, depuis des décennies. Cependant, cet acte héroïque lui a coûté ce qu’il y a de plus cher dans la vie d’un homme : sa liberté. En fait, depuis 2006, suite à la publication de Gomorra, Roberto Saviano fait l’objet des menaces de mort de la part de clans mafieux et il vit sous protection policière permanente. Il est obligé non seulement de quitter Naples, mais aussi de changer constamment son lieu de résidence. 

 

Paradoxalement, c’est lui qui a été expulsé pendant que ce « système » de pouvoir parallèle continue de gouverner une bonne partie de l’Italie. Néanmoins, sa voix continue à nous arriver de façon régulière et à nous éclairer sur les stratégies des clans mafieux visant à profiter de chaque situation pour renforcer leur pouvoir.

 

Ainsi, en ce moment extrêmement difficile que l’Italie est en train de vivre, pendant que le politique est complètement débordé par la gestion de la crise sanitaire causée par le coronavirus, les paroles de Saviano nous parviennent d’une localité inconnue et elles nous mettent en garde contre le risque de perdre de vue un ennemi endémique que l’Italie porte avec soi : la mafia. 

Il écrit alors cet article pour la Repubblica, un de plus célèbre quotidien italien. En sortant de la redondance des débats actuels, il ose poser une question dérangeante : « Que font les clans, ces structures les mieux organisées du capitalisme contemporain, à l’époque du coronavirus ? »

En bon connaisseur, Roberto Saviano sait très bien que les situations d’urgence sont les plus fécondes pour la mafia. En fait, il nous rappelle comment elle sait très bien tirer profit du désordre institutionnel, de l’attention détournée des moyens de communication, du ralentissement du système judiciaire, de la diminution des contrôles sur les marchandises dans les ports et dans les aéroports.

Tout en reconnaissant, l’impossibilité de faire de véritables prévisions, Saviano nous invite à réfléchir sur les possibles stratégies que les clans vont mettre en œuvre, en partant de l’analyse de ce qu’elles font déjà et des secteurs économiques qu’elles contrôlent à l’heure actuelle.

En Italie, les mafias ont su pénétrer et prendre le contrôle des secteurs stratégiques les plus variés : la collecte des déchets, les transports, les pompes funèbres, la distribution des biens alimentaires et de l’essence, etc. En fait, ces services qui demeurent cruciaux dans nos systèmes sociaux seront destinés à le devenir davantage, une fois la crise passée.  

Une des principales vocations des mafias est celle de savoir comprendre et anticiper tout ce dont nous avons besoin pour ensuite, nous le proposer, mais à leurs conditions et à leurs prix, bien entendu. Comme il est facile d’imaginer, le désordre de l’urgence et la nécessité d’accéder à des biens de première nécessité auront l’effet de reléguer, en deuxième plan, toutes questions liées à leur provenance ou aux modes de la livraison.

Saviano regarde avec lucidité les transformations actuelles de nos pratiques et il est capable de saisir, dans la nouvelle organisation de nos sociétés, les interstices où la mafia a déjà pu se placer pour tirer profit. Limitée par la suspension de la mobilité, la mafia, pour Saviano, a déjà su trouver la façon de continuer son trafic de drogue, en utilisant le seul rassemblement autorisé : les files des supermarchés. De la même manière, l’écrivain fait l’hypothèse que la course aux provisions de drogue, engendrée par la nouvelle du confinement, exactement comme celles alimentaires, a permis aux dealeurs de se « débarrasser » à des prix avantageux des marchandises de mauvaise qualité.

Parallèlement, au niveau macro, le journaliste italien nous informe sur les capacités des mafias internationales à profiter de la fermeture des frontières pour activer leur réseau et libérer tout type de marchandises restées bloquées aux douanes, y compris celles de première nécessité, comme les masques et les liquides désinfectants.

La fermeture des commerces et le dépôt de bilan des entrepreneurs qui ne pourront pas résister à cette crise se transformeront en autant d’occasions pour la mafia de les remplacer ou de spéculer sur leurs difficultés économiques. 

Ce qui est le plus intéressant dans l’analyse de Saviano est sa capacité à nous montrer l’habilité et l’agilité des clans mafieux à réorganiser leurs stratégies face à n’importe quel choix ou décision prise au sein du monde institutionnel.

Si les institutions décident de fermer les frontières, les mafias sauront les ouvrir ; si les gouvernements arrêtent les activités commerciales, les mafias seront prêtes à les reprendre et à les gérer. En fait, le pouvoir économique de la mafia n’est pas parallèle à celui de l’État, mais lui est alternatif.

Les mafias sont prêtes à récupérer tout ce que l’État laisse de côté pour y construire leur force dans l’opposition. Raison pour laquelle, Saviano incite les politiciens à faire l’effort de garantir la distribution des certains biens primaires comme ceux alimentaires. Il invite le gouvernement à recruter de nouveaux personnels dans le but d’en multiplier les rotations, à augmenter les salaires, en un mot, à ne pas laisser tomber ces secteurs stratégiques et vitaux dans les mains de la mafia.  

Néanmoins, le regard de Saviano va bien au-delà du temps présent. Avec acuité, le journaliste nous invite à considérer que ce n’est pas en ce moment que les clans mafieux vont agir le plus : «  Le pouvoir des organisations criminelles sera visible pendant la stagnation et pas en ces premières phases, où on ne voit que l’héroïsme et l’abnégation des individus et l’intervention de l’État qui est en train d’agir et de se présenter comme le sauveur ».  

Saviano nous dit avec certitude qu’en ce moment, les mafias sont « simplement » en train de s’organiser et dans son article il affirme : « La question n’est pas s’ils vont arriver à profiter de cette nouvelle situation, mais comment ils vont le faire ».

Ainsi Saviano, anticipe que non seulement les mafias seront capables de s’accaparer et de gérer ce qu’il appelle « le marché de l’urgence », mais elles seront prêtes à monopoliser et à détourner aussi les fonds qui, par la suite, seront surement mis en place pour assurer l’assainissement et la reprise économique. Pour nous donner une idée des possibles scénarios à venir, Saviano nous rappelle comment les clans mafieux surent profiter de 100 millions de lire alloués par l’État pour l’assainissement de Naples après une l’épidémie de choléra en 1884, au point de pousser l’historien Pasquale Villari à dire : « Mieux le choléra que l’assainissement ». 

De la même manière, dans la description du choléra en Sicile de Piero Grime, le journaliste italien repère les stratégies de ce qu’il appelle « les mafias rurales » qui furent capables de fournir, en périodes d’extrême rareté, de la main-d’œuvre agricole aux propriétaires terrières en échange de parcelles de terrain. 

En cherchant plus loin dans l’histoire, Saviano nous révèle comment déjà en 1600 l’aristocratie avait dû passer des accords avec des bandes criminelles pour la gestion de toute une série de services qui allaient du contrôle des routes à la gestion des cadavres.

Ce qui émerge de ces exemples c’est que la mafia est toujours là, prête à répondre aux besoins les plus variés et à offrir les services que l’État n’est pas capable ou n’est plus capable d’élargir.

Pour cette raison, dans ses conclusions, l’écrivain italien pointe du doigt l’État italien qui dans la gestion de cette crise sanitaire a montré, encore une fois, toute son extrême fragilité. De la même manière, il critique une Europe qui avec son repli nationaliste semble avoir définitivement trahi les espoirs de ses pères fondateurs.

Alors, Saviano exhorte à la construction d’institutions solides et en même temps solidaires, capables de travailler ensemble pour freiner de manière conjointe non seulement la diffusion de cette épidémie, mais aussi celle des intérêts criminels qui risquent de se propager avec elle.  

paris le 24 mars 2020

Partager sur facebook
Facebook
Partager sur linkedin
LinkedIn
Partager sur twitter
Twitter
Partager sur email
Email