2020 09, Note de lecture : « Il est temps pour chacun de nous de se débarrasser de l’esclave qui est en nous. » Vassili Grossmann, par Mazal Ankri

Présentation du livre de Vassili Grossmann, Vie et destin, par Mazal Ankri

J’éprouve depuis longtemps une tendresse particulière pour l’écrivain David Grossmann, né à Jérusalem dans une famille venant de la Galicie, aux confins de la Pologne et de l’Ukraine. Son livre « une femme fuyant l’annonce », publié en 2008, et traduit en français en 2011, m’avait bouleversée :  il conte, pendant la seconde Intifada, la folle fuite de la mère d’un soldat israélien, soudainement saisie d’un funeste pressentiment, et partant sac au dos et sans portable sur les routes pour exorciser la crainte d’un possible et fatidique coup de sonnette d’officiers lui annonçant la mort de son fils.

En le lisant, j’appris que le 12 août 2006, dernier jour de la guerre du Liban, une information était tombée :  « Le sergent Uri Grossman, 20 ans, fils du célèbre écrivain israélien David Grossman, pionnier de la paix, a été tué au Sud Liban, quelques jours après que son père avait appelé au cessez-le-feu et à l’ouverture des négociations. ». Que depuis des mois, David Grossmann, comme pour écarter le mauvais œil, écrivait ce roman, l’histoire d’un fils parti à la guerre. « A l’époque, j’avais le sentiment – je formais le vœu, plutôt – que mes pages le protégeraient… ». Mais l’écriture s’était révélée impuissante à conjurer le malheur. « Pendant le deuil, [l’écrivain] Amos Oz est venu me rendre visite, raconte Grossman. En partant, il m’a demandé des nouvelles de mon roman. Je lui ai dit que je ne savais pas si je pourrais le sauver. “Mais…, m’a-t-il répondu, c’est lui qui te sauvera… ” »

Pendant le grand confinement, j’avais été touchée au cœur par une chronique du même David Grossmann, publiée par Libération. Il y décryptait avec une tranquille limpidité toute la confusion que je ressentais, il desserrait le sac de nœuds mondial de la pandémie dans lequel je me sentais empêtrée et étouffée.

Article de Libération : Question pour temps d’épidémie

Puis le 27 mai, quelques jours après le déconfinement, un être cher me recommanda de regarder sur Arte « Le manuscrit sauvé du KGB », un documentaire bouleversant retraçant la gestation et la publication tourmentées du roman « Vie et destin », d’un autre Grossmann, Vassili, sans rapport direct avec David. Il s’agissait d’un écrivain russe.

Né à Berditchev (Ukraine) en 1905 dans une famille de juifs assimilés et laïques, Vassili devint ingénieur chimiste, avant de très vite se consacrer à sa passion de l’écriture, au début avec la bénédiction du régime soviétique auquel il croyait malgré de nombreux  signaux menaçants, jusqu’à devenir membre de l’Union des Ecrivains Soviétiques. Cela n’empêcha pas les purges staliniennes de s’abattre sur ses très proches, et la peur ambiante d’envahir sa vie. Pendant la guerre, il s’engagea comme correspondant de l’Etoile rouge, le journal de l’Armée Rouge, et passa plus de mille jours sur les lignes de front, chroniquant chaque jour avec courage et talent la débâcle, l’affreuse  réalité des batailles et des arrières, la vie quotidienne des soldats et des habitants, la bataille et la victoire de Stalingrad… L’écrivain Nekrassov relatait : « Nous lisions et relisions sans fin les journaux qui contenaient ses correspondances, ainsi que celles d’Ilya Ehrenbourg, jusqu’à ce que les pages du journal tombent en lambeaux »..

Sa popularité de journaliste et l’impact de ses articles déplurent-ils ? Il lui fut ordonné de quitter le front de Stalingrad : « Demain, je fais mes adieux à Stalingrad et je prends la route pour Kotelnikovo et Elista. Je pars avec un tel sentiment de tristesse, c’est comme si je disais adieu à un être cher, tellement sont liés à cette ville de sentiments, de pensées, d’émotions douloureuses et importantes, exténuantes mais inoubliables. La ville est devenue pour moi une personne vivante…»

Il se rendit alors dans sa ville natale de Berditchev et découvrit avec effroi que sa mère y avait été assassinée lors du massacre de 35 000 juifs par les nazis, avec la complicité active ou passive de nombreux ukrainiens.

Puis il fut le premier journaliste à entrer dans le camp d’extermination de Treblinka. Son récit « l’enfer de Treblinka » servit de témoignage lors du procès de Nuremberg.

Ces chocs psychologiques inouïs l’amenèrent à remettre radicalement en question ses croyances passées dans le communisme soviétique, à prendre conscience du parallèle, incarné par leur antisémitisme commun,  entre les régimes totalitaires nazi et soviétique, et à trouver le courage de le raconter librement.

Ses récits furent dès lors de plus en plus contestés par la censure, l’antisémitisme d’Etat devenant dès 1947 la nouvelle doxa en URSS.

Sa célébrité, puis la mort de Staline en 1953, lui apportant un répit de courte durée, il se lança alors à corps perdu dans l’écriture de son magnum opus : Vie et Destin, achevé en 1962.

Ses dernières illusions s’effondrèrent quand le KGB saisit toutes les copies du manuscrit, estimant que ce livre pourrait être publié un jour…mais dans 200 ans.

Grossmann mourut d’un cancer en 1964, dans le dénuement, sans savoir que son livre Vie et Destin franchirait clandestinement le rideau de fer en 1970, sous forme de microfilms transportés par le Prix Nobel de physique Andreï Sakharov, et serait reconnu comme un chef d’œuvre littéraire du XXème siècle.

Ce gros livre de près de 1000 pages m’attendait patiemment dans un rayon oublié de ma bibliothèque. Je décidai d’en entreprendre la lecture cet été.

Ce fut un grand choc. Je ne me souviens pas avoir été autant en symbiose avec un écrivain que je le fus en dévorant avec passion Vie et Destin, une lecture exigeante, m’amenant à recenser par écrit les nombreux personnages et leurs liens pour m’y retrouver. Pour découvrir ensuite sur internet que d’autres l’avaient déjà fait et généreusement partagé…

Dans une URSS exsangue après les purges staliniennes,  la dékoulakisation des années trente, les famines, le régime de la terreur, l’anéantissement de toute liberté, le pacte germano-soviétique, l’invasion hitlérienne, la débâcle soviétique…, ce roman raconte les vies, les amours, les morts, les drames et aussi les joies des membres de la famille Chapochnikov et des personnes qui les entourent, militaires, prisonniers, civils de l’arrière, en 1942, réunis par des événements phénoménaux en des lieux déments : un camp d’extermination nazi, un camp de concentration soviétique, le champ de bataille de Stalingrad, des villes et villages de l’arrière etc.

Pourquoi, étant d’ordinaire peu attirée par les récits de guerre, ai-je tant aimé ce Vie et Destin, ne pouvant m’en défaire, y revenant jour après jour longtemps après l’avoir terminé ? Peut-être, avant tout parce qu’il a été écrit par un écrivain qui a eu la force de tout remettre en question au risque de sa vie ? Dont le mantra est « Il est temps pour chacun de nous de se débarrasser de l’esclave qui est en nous »… Et parce que Vassili Grossmann est un humaniste et un extraordinaire connaisseur des âmes ? Parce qu’il y raconte des histoires de vies passionnantes, révoltantes, envoûtantes ? Parce qu’il écrit sur le passé avec une langue actuelle, simple, authentique ? Et parce qu’il pose dans son œuvre toutes les questions existentielles d’hier et d’aujourd’hui : la vie – la survie, l’opulence – la faim, l’espoir – le renoncement, le raisonnement – la croyance aveugle, la démocratie – le totalitarisme, la liberté – la soumission, le courage – la lâcheté, la grandeur – la bassesse, l’humanisme – la violence , la bonté – la cruauté, l’amour – la haine ….

Vous invitant à découvrir ces auteurs remarquables, me revient la pensée notée par Jules Renard dans son journal : “Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. ”

Mazal Ankri

Dessin de Laura Savry-Cattan

Paris septembre 2020

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