2012 05 D. Desjeux, Taiwan, Comment professionaliser les doctorants par la recherche

2012, actes du colloque de Taiwan de l’université de Catholique de Tai Pei

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Le Diplôme Doctoral Professionnel à la Sorbonne (Université Paris Descartes) : un exemple de professionnalisation par la recherche

Dominique Desjeux, anthropologue, professeur à la Sorbonne (université Paris Descartes), directeur du Diplôme Doctoral Professionnel en sciences sociales, chercheur au CERLIS (CNRS), consultant international, professeur invité à Guangwai (Guangzhou) et à l’ UFRJ (Rio de Janeiro), consommations-et-societes.fr

Il pourrait sembler incongru, voire déplacé, de faire une intervention sur une formation en sciences sociales dans un département de département de Langue et Culture Françaises a priori plus voué à la littérature et à la traduction qu’à l’anthropologie et à la sociologie. Et pourtant l’expérience de cette formation professionnelle par la recherche peut ouvrir des opportunités de développement à de nombreuses autres formations en lettres et sciences humaines. Cela ne vaut cependant  que pour celles qui cherchent à réfléchir sur les conditions concrètes par lesquelles leurs étudiants peuvent trouver du travail en dehors de l’université, tout en bénéficiant de ce qui fait la force de la formation académique, un apprentissage intellectuel associé à une pratique de recherche. Cette pratique signifie ici une capacité à observer, à regarder autrement la réalité et donc à innover.

Cette intervention permet aussi de poser la question du lien entre recherche sous contrat à partir d’une demande de problème à résoudre, ce qui correspond à la visée professionnelle, et recherche académique classique sans objectif pratique, pour faire apparaitre l’originalité épistémologique de la « recherche à la demande » ou ROD (« Research On Demand »). Elle permet aussi d’évoquer un problème plus subtil, celui des inquiétudes légitimes du milieu académique face au développement des liens entre universités et entreprises qui découlent de cette nécessité de trouver du travail aux étudiants en dehors de l’université. Cela pose une question plus large qui demanderait un autre développement celui des conflits d’intérêts potentiels entre recherche et financeur que ce financement soit privé ou public ce qui demande une forte réflexion sur l’éthique professionnelle à mobiliser.

La crise comme opportunité pour innover

En 2007, suite à la disparition du Magistère de Sciences Sociales appliquée à l’interculturel dans les domaines des innovations, de la consommation et du développement durable, conséquence de la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat) en France qui a permis le développement de nombreux Masters professionnels, et que je dirigeais depuis 20 ans, j’ai créé pour le remplacer, un Diplôme Doctoral Professionnel en sciences sociales à la Sorbonne, sur la base d’une thèse à faire en lien avec un doctorat classique sur le modèle du Magistère mais à bac plus 8.

Le modèle du Magistère signifie que la formation comprend deux diplômes en parallèle, un diplôme d’Etat orienté vers la  recherche et un diplôme d’université orienté vers la professionnalisation. Mais la professionnalisation demande d’inventer trois nouvelles règles de fonctionnement : la flexibilité, une orientation métier et une obligation de faire une formation alternée. Ces règles demandent à leur tour, en France, de changer l’organisation des cours et notamment de travailler plus en séquences de demi-journées ou de journées ce qui permet de faire intervenir des professionnels et d’avoir une pédagogie plus active qu’en séquences de 1 heure ou 2 heures de cours.

La flexibilité est imposée par les incertitudes du marché de l’emploi. D’après mon expérience en France et à l’international, cette variabilité du marché du travail en lettres et sciences humaines est aussi forte en France, qu’aux USA, qu’au Brésil, qu’en Afrique, qu’en Chine ou qu’à Taiwan. De plus la demande des entreprises est elle-même assez faible, ce qui implique bien souvent de créer un emploi qui n’existe pas. La flexibilité porte sur l’organisation du travail, sur la nature des contrats avec un employeur et sur le choix des sujets de recherche.

L’emploi en alternance correspond à un poste de chargé d’études. Un chargé d’études doit être capable de commanditer ou de réaliser une enquête sur un sujet donné. Le Diplôme Doctorale Professionnelle consiste donc bien souvent à donner une formation méthodologique complémentaire à une formation en lettres, en sciences humaines, en médecine ou encore pour être ingénieur ou architecte. Ceci explique une deuxième originalité du diplôme, après la flexibilité : ce qui est premier c’est le métier et non pas la discipline. Il est donc recherché autant un niveau de compétence qu’un niveau de connaissance.

Par exemple, un(e) étudiant(e) chinois(e) qui aura fait des études sur la littérature française pourra avoir acquis des compétences sur la culture française et une capacité à traduire du chinois vers le français ou vers l’anglais. Ces compétences pourront être mobilisées dans une enquête de terrain basé sur des interviews qui demandent à être traduit pour un client français, la compétence culturelle pouvant à son tour être mobilisée. Dans le cas du Diplôme Doctoral Professionnel la capacité à interviewer et à observer est acquise grâce à deux disciplines l’anthropologie et la sociologie. L’anthropologie enrichie l’apprentissage professionnel. La discipline est donc au service du métier de chargé d’étude. Ce métier est lui-même au service d’une demande et d’un problème à résoudre.

La troisième originalité est l’obligation pour le doctorant de trouver un employeur, une ONG, un organisme public ou une entreprise qui se pose un problème concret qui demande de réaliser une recherche empirique et qui accepte de recruter un jeune doctorant dans le cadre, en France, d’une thèse CIFRE (thèse cofinancée par l’Etat et l’employeur), d’une allocation de thèse, d’un Crédit Impôt Recherche (le CIR permet à l’entreprise d’avoir une réduction d’impôt grâce au contrat qui porte sur une recherche), d’un contrat d’études à durée déterminée avec éventuellement un statut d’auto-entrepreneur ou grâce à une société de portage.

Une formation doctorale en alternance entre université et employeur et qui délivre un diplôme chaque année

Le Diplôme Doctoral Professionnel est une formation en alternance pendant trois ans mais qui peut être arrêtée au bout d’un an ou de deux ans, chaque année étant sanctionnée par un diplôme d’université. Elle comprend une semaine par mois de cours à la Sorbonne et de tutorat pour suivre l’évolution des enquêtes de terrain en cours. Pendant trois semaines le doctorant est en entreprise pour réaliser trois enquêtes, une par année de diplôme universitaire un peu comme une HDR (Habilitation à Diriger des Recherches) ou une thèse sur travaux. Le diplôme comprend trois Diplômes d’Université (DU) : un DU 1 chargé d’études focalisé sur la compréhension de l’usager final ; un DU2 Management d’équipe spécialisé sur les systèmes d’action (sociologie des organisations, conduite de projet, animation de groupe) ; un DU3 Responsable d’études non spécialisé avec une ouverture sur la géopolitique.

Chaque année donne droit à un diplôme ce qui limite les risques de se lancer dans une thèse sans rien en retirer. Au bout de trois ans les docteurs sont capables de devenir responsable d’études à leur compte ou dans une entreprise et/ou d’enseigner dans l’enseignement supérieur.

Ces trois caractéristiques, flexibilité, priorité au métier et obligation de partir d’une demande sociale heurtent pour une part les habitudes universitaires et c’est régulièrement ce qui pose problème. La création d’un double cursus permet de garantir la qualité scientifique et opérationnelle du diplôme et donc de faire baisser les tensions.

La ROD (« Research On Demand » : une nouvelle façon de faire de la recherche, de devenir un professionnel et d’augmenter la créativité intellectuelle

La ROD demande d’apprendre à gérer l’interface entre un problème posé par une organisation et une réponse donnée d’un point de vue socio-anthropologique sur, par exemple, les usages de la voiture, de l’énergie, des aliments, du jeu, des généalogies, des soins du corps, des déchets ou sur les pratiques de réinsertion, de demande d’aide sociale ou de contestation politique ou sociale.

De nombreuses demandent enquêtes portent sur l’interculturel en Europe, en Chine, aux USA, au Brésil ou en Afrique et notamment sur le corps, l’alimentation et les usages des NTIC (nouvelles technologies de la communication).

La ROD demande d’un coté de partir d’un problème concret poser par une organisation et donc d’apprendre à proposer des procédures de résolution du problème ce qui demande de savoir mobiliser des technique de conduite du changement et d’animation de groupe que l’on apprend en DU2. C’est la partie applicable de l’anthropologie qui relève du métissage méthodologique. Les animations de groupe, le « team building » ou la « cooking class » sont empruntés aux méthodes de la psychologie sociale ou du conseil en conduite du changement.

De l’autre côté, les étudiants doivent apprendre à modéliser et à interpréter les résultats de leurs enquêtes. La ROD demande d’apprendre à réaliser une enquête sur un mode inductif, c’est-à-dire sans problématique toute construite a priori, – ce qui ne veut pas dire sans question -, sans hypothèses sinon méthodologique et donc en cherchant à explorer le problème pour reconstruire la réalité sociale à partir de l’observation. Cette méthode se distingue des approches quantitatives en sciences sociales qui elles demandent de faire des hypothèses et de définir son objet a priori. C’est pourquoi l’induction est une méthode qui est particulièrement pertinente, mais pas uniquement, pour explorer  un problème en émergence et sur lequel on ne connait pas grand-chose.

Explorer, c’est faire apparaitre les structures invisibles du quotidien et dévoiler les jeux sociaux au fur et à mesure d’une enquête dans sa culture ou dans une autre culture et dans laquelle on a aucun point de repère comme par exemple travailler sur l’ADSL (Internet à gros débit) dans les années 1990 pour un non ingénieur ou sur le maquillage des femmes en Chine, aux USA ou en France dans les années 2010 pour un homme. Ces territoires modernes sont aussi éloignés que des enquêtes qui portent sur la sorcellerie chez les Sundi au Congo, la parenté matrilinéaire en Afrique centrale ou le retournement des morts à Madagascar (cf. D. Desjeux, http://www.youtube.com/watch?v=49-ec-feM30)

L’observation in situ, sur le terrain, dans les cuisines, les livings ou les salles de bain, pour prendre des exemples concrets, est l’outil de base que l’anthropologie s’est construite de fait puisque depuis toujours elle s’est aventurée dans l’exploration des territoires inconnus. Découvrir un territoire inconnu demande d’apprendre à créer des point de repères et non pas à vérifier des hypothèses. Vérifier des hypothèses relève plus la méthode des sciences expérimentales in vitro, en laboratoire. En ce sens la méthode inductive est très proche de la « théorie ancrée » de  A. Strauss et Glaser qui vient d’être traduite et publiée chez A. Colin en français dans la collection de François de Singly.

La ROD demande aussi de décrire les usages et les stratégies des acteurs sous contraintes du jeu social domestique ou public dans lequel ils sont engagés pour faire apparaitre l’importance de l’écart, fort ou faible, entre les représentations ou les valeurs que les acteurs associent à leurs actions et leurs pratiques réels. Cette approche de l’action sous contrainte relève du reste plus de la tradition interactionniste utilitariste dont la tradition remonte en France à Michel Crozier en sociologie, dans les années 1960, que de l’anthropologie.

Au final, l’anthropologie de la modernité met l’accent sur trois dimensions : le matériel (les objets, la logistique, les territoires) associé à des pratiques et des usages ; le social associée à des effets de réseau et de jeux d’acteurs ; le sens qui renvoie au symbolique et à l’imaginaire religieux ou politique.

Les nouveaux apprentissages  à acquérir: les contraintes et les potentialités  propres à la ROD

La ROD demande de travailler dans un temps limité du fait de la contrainte de budget et de respect des délais. Ceci demande d’apprendre à négocier des contrats, à réaliser plusieurs enquêtes en même temps, à faire plusieurs entretiens par jour, à trouver le temps de faire un terrain et de continuer à lire dans le domaine, à travailler à la marge de plusieurs champs disciplinaires, à apprendre une approche compréhensive et non critique, au sens de dénonciation, à apprendre à traduire les résultats de l’enquête en solutions plausibles.

Ces apprentissages montre que l’opposition entre recherche fondamentale et appliquée ne fonctionne pas toujours si l’on accepte que la compétence de fond est de savoir faire des enquêtes de terrain à base d’observations visuelles ou verbales, avec des photos ou des films, individuelles ou collectives. C’est une opposition en trompe l’œil. En effet que l’on soit en ROD ou sur un thème choisi par le chercheur, dans les deux cas il faut faire un terrain de qualité. Par contre ce qui va varier entre une étude et une recherche, c’est le temps imparti à la modélisation et le temps de vérification des références, des sources et des comparaisons théoriques ce qui relèvent plus du temps long et moins cher de la recherche.

Un des apports épistémologique inattendu de la ROD est que le fait de travailler à  partir de demandes aide à déplacer sans cesse le regard du chercheur pour l’amener à travailler sur des thèmes qui émergent et qu’il n’aurait jamais vu sinon.

De fait, aujourd’hui la sociologie professionnelle trouve des débouchés dans les ONG, les administrations, des agences comme l’ADEME (Agence pour l’environnement), et des entreprises nationales ou internationales comme EDF, L’Oréal, Priceminister, La Française Des Jeux, Peugeot, Danone, Chanel, Bouygues Telecom, Nestlé, La Poste, Kellog’s, Gaz de France ou Orange. Ces entreprises cherchent à comprendre les usages in vivo et le sens que leurs biens et services prennent auprès des consommateurs issus de la même culture ou relevant d’une autre culture. Elle permet aussi de faire ressortir les ambivalences positives et négatives de leurs biens et services quand, par exemple, ils rentrent en contradiction avec les contraintes de mise en place de consommation plus économe, ce que les entreprises acceptent moins facilement. Ceci explique qu’il peut exister des clauses de confidentialité sur certaines recherches.

Les tensions et les avantages de la ROD

La tension est plus ou moins forte entre les tenants universitaires, journalistes ou militants d’une socio-anthropologie critique en faveur des dominés et hors de tout contrat avec les entreprises, ceux d’une anthropologie compréhensive qui cherche à élucider le jeu des acteurs, comme c’est le cas de la socio-anthropologie professionnelle et ceux d’une socio-anthropologie plus normative qui cherche à enchanter les acteurs à travers l’étude du sens, de l’imaginaire et de la culture. Cette dernière tendance est surtout forte en sociologie avec des auteurs comme Michel Maffesoli qui est très utilisé dans le milieu publicitaire, lieu par excellence de production de l’enchantement moderne. Les tensions existent aussi avec les directions de la communication ou du marketing au moment de la publication des résultats de terrain. C’est la tension très classique entre le vrai qui montre l’ambivalence de tout phénomène social, et l’enchantement publicitaire qui cherche à masquer ces contraintes et ces ambivalences. Une formation professionnelle apprend petit à petit à gérer toutes ces contraintes et tensions.

L’avantage de la ROD est qu’elle donne des moyens financiers pour faire des enquêtes alors que les budgets universitaires sont exsangues et qu’elle laisse de grandes marges de manœuvre quant aux méthodes scientifiques à mobiliser, plus que dans le milieu académique très sensibles aux effets d’écoles. Mais si les clients ne sont pas assez diversifiés il existe un risque de ne travailler que sur des thèmes qui mettent de côté les populations plus démunies. Ce risque n’est pas total puisque il existe des demandes pour faire des enquêtes sur les SDF en France, les classes moyennes basses en Chine, les périurbains pauvres dans le Guangdong ou les émeutes sociales en France.

Les difficultés épistémologiques de la ROD

La formation anthropologique professionnelle demande un apprentissage poussé de l’épistémologie empirique et inductive afin d’apprendre à distinguer les effets d’échelle (cf.  D. Desjeux, 2004, Les sciences sociales, PUF). La ROD demande d’apprendre la façon de généraliser avec une approche qualitative, c’est-à-dire non pas en termes de tendance, mais de diversité des occurrences observées ou de mécanisme ; de rendre compte de l’ambivalence des phénomènes dans leur dimension positive et négative.

C’est l’induction qui en fait sa difficulté car cela demande de proposer des cours, en France, qui ne sont plus organisés par école, structuraliste, fonctionnaliste ou autre mais en fonction de chaque terrain d’enquête, un même auteur ayant pu changer d’échelle entre plusieurs enquêtes. Effet d’échelle, diversité et ambivalence sont à la base de la connaissance anthropologique flexible.

Les échelles sont un bon outil de négociation entre métiers, entre anthropologues et professionnels, et donc, de façon souvent implicite, entre critères de scientificités différents. Les approches qualitatives sont régulièrement contestées dans leur scientificité et le plus souvent sur l’échantillon souvent jugé trop faible. La méthode des échelles d’observation permet de montrer que les approches quantitatives et expérimentales ne sont qu’une sorte de science et quelles ne sont pas le modèle unique de la science.

En guise d’ouverture : Des exemples d’applications interculturelles de la ROD aux soins du corps à travers le monde

La ROD peut s’appliquer à la Chine d’aujourd’hui pour comprendre la logique de développement des grandes surfaces comme Carrefour à Guangzhou (D. Desjeux, 2009, www.youtube.com/watch?v=ELoGPf0hd3E). Elle peut s’appliquer à Taiwan comme l’a fait Nadia Liao sur les soins du corps en 2011-2012.

Elle peut autant s’appliquer au Brésil pour analyser comment les produits de maquillage moderne vendus par l’Oréal ou d’autres sociétés s’inscrivent dans les nouvelles règles du jeu matrimonial rendu incertaines du fait de l’augmentation des divorces. Le corps devient pour les femmes un capital qu’il faut préserver grâce aux produits de soins du corps au sens large afin de rester compétitives sur le marché matrimonial, comme le montre Roberta Dias Campos dans sa thèse en anthropologie de la consommation à Rio de Janeiro (UFRJ/Sorbonne). Mais derrière la dynamique du changement on retrouve la permanence de l’importance que les brésiliennes accordent à la beauté du corps. L’anthropologie permet de montrer comment la permanence organise la dynamique des nouvelles formes de la beauté au quotidien.

La ROD peut aussi s’appliquer aux USA pour analyser le poids du maquillage sur les femmes comme contrainte sociale prescrite, comme je l’ai observé avec l’anthropologue Patricia Sunderland à New York.

Surtout elle peut s’appliquer autant à des problèmes de diffusion d’innovation en entreprise, qu’à des processus de décision en organisation et dans la famille ou encore que de consommation et d’usage dans la vie quotidienne.

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