Pendant le confinement, S1E2, première étape : de la séparation à la vie en marge, par Dominique Desjeux et Charlotte Sarrat

Le confinement du Covid-19 ou la « mise en marge » des pratiques alimentaires des français.

Une enquête anthropologique en temps réel

Paris le 17 juin 2020, Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne, université de Paris

Charlotte Sarrat, Danone Nutricia Research

Une expérience de coproduction d’une recherche qualitative en sciences humaines entre entreprise et université.

Saison 1 : Pendant le confinement.

Vidéo : Les débuts du déconfinement, S1E2, essai d’auto-ethnographie par Dominique Desjeux, anthropologue, mars 2020

Épisode 2 : Première étape. Les effets du confinement sur le lien social et la gestion du temps de l’espace domestique : de la séparation à la vie en marge.

Pour certains, un des déclencheurs a été un premier arrêt de l’école pour les enfants, quelques jours avant la date officielle du début du confinement, ce qui a commencé à poser des problèmes de garde d’enfants et de travail à la maison. «J’ai été confiné une semaine avant, car l’école de mon fils a été fermée, car il y avait un cas dans l’école. Du coup, je suis resté chez moi en télétravail pour le garder » (Homme, 31 ans, en couple avec 1 enfant, télétravail). Le confinement va conduire à la réorganisation de la gestion de l’espace domestique autour du télétravail, pour ceux qui n’étaient pas au chômage ou qui n’avaient pas à aller sur leur lieu de travail, de la prise en charge des enfants, et notamment par rapport au suivi scolaire, de l’alimentation, de nouvelles pratiques de sociabilités à distance et d’activités ludiques.

Le confinement a eu un rôle ambivalent sur le temps. Il a fonctionné comme dans un système de vases communicants. D’un côté, il a permis de gagner du temps : arrêt des temps de transport, arrêt des sorties le soir (restaurant, rencontrer des amis), arrêt des activités sportives en extérieur (qi gong (气功, danse, escalade, vélo…), arrêt des sorties au parc le week-end. De l’autre, il a imposé de passer plus de temps sur des tâches qui étaient d’habitude déléguées : plus du tout de grands-parents, de nounou, de crèche, d’école pour s’occuper des enfants dans la journée. Plus de femme de ménage pour l’intérieur, quand il y en avait une. Un compagnon pas toujours beaucoup plus disponible.

Les repas ont été multipliés par deux, puisque le repas du midi était le plus souvent pris en charge par la cantine, la crèche ou l’école. Cela a entraîné une augmentation du temps nécessaire pour organiser les menus et les courses, avec notamment la queue dans les magasins, sans compter le fait de devoir faire plusieurs magasins, surtout au début du confinement, pour gérer la pénurie de certains produits, tout en continuant à travailler, et cela pour environ deux tiers des Français. « Il faut faire à manger matin, midi et soir. La femme de ménage ne vient pas et donc cela rajoute du travail (…). Ils [en parlant des enfants] n’ont pas de devoirs à rendre. (…) J’ai plusieurs boulots en même temps » (Femme, 34 ans, en couple avec 3 enfants, télétravail).

Les perceptions du temps ont aussi changé. Grâce au confinement, une partie des Français est passée d’un temps qui s’écoule, fondé sur la durée, et en un sens relativement subi, à un temps focalisé, vécu plus intensément, plus positivement, au moins pour certains.

Cela s’est révélé particulièrement important pour les familles avec enfants. Avant, pour certains, il était possible d’occuper les enfants avec une activité tout en faisant autre chose dans la même pièce, comme ranger des papiers ou lire un livre. Pendant le confinement, certains ont trouvé que cela n’avait pas la même valeur que de se concentrer pleinement sur une activité unique avec les enfants. Le temps focalisé peut demander plus de concentration et d’énergie et donc de fatigue, mais de l’autre c’est un temps apaisé, moins frustrant, qui a une valeur forte. Il « nourrit » la personne. Comme le déclare une interviewée : « c’est le WE, le moment favori de la semaine. On se retrouve ensemble et on profite les uns des autres pour de vrai. C’était moins le cas avant » ; « Là quand on propose une activité comme faire de la pâte à modeler on le fait tous ensemble. On se focalise sur une seule activité à chaque fois. Et non, on occupe les enfants et on va faire autre chose » ; « avant on passait beaucoup de temps en cumulé avec eux, mais pas de manière aussi qualitative que maintenant. On passait beaucoup de temps à être là, mais pas vraiment et un peu de temps à être vraiment là » (Femme, 34 ans, en couple avec deux enfants, télétravail).

Pour certains, la cuisine est devenue un moment de loisir, quand le confinement leur offrait plus de temps. Cela leur a permis de faire des plats nouveaux, des recettes à cuisson longue ou des plats exotiques. Ils remplacent les plats qui étaient achetés en magasin par praticité et par manque de temps, ainsi que le restaurant. « On a le temps et on a envie de le prendre pour la cuisine » (Femme, 38 ans, en couple sans enfant, télétravail). Certains en ont profité pour cuisiner le soir, quand les enfants étaient couchés, ou en journée pendant la sieste des plus petits et en impliquant les plus grands.

La suppression des sorties et des transports a favorisé la mise en place de nouvelles routines sportives, de nouveaux micro-rituels, soit le matin, avec la pratique du qi gong, du yoga ou du gainage, soit dans la journée ou le soir avec le jogging, le vélo ou le renforcement musculaire. Pour les personnes pratiquant peu ou pas de sport le confinement a été l’occasion d’augmenter leurs pratiques sportives grâce à l’usage d’une application (comme app. Nike) ou l’aide d’une personne proche (amie, petite amie…).

À l’inverse, le confinement a diminué la pratique sportive de ceux qui en faisaient jusqu’à 12 heures par semaine, pour la ramener à 1h ou 1h30 par jour. Il en est de même pour les personnes qui pratiquaient une activité extérieure comme le golf, la danse ou le vélo.

D’autres ont profité des moments de liberté laissés par le confinement pour bricoler, aménager l’intérieur ou l’extérieur de leur habitat.

Pour d’autres, le confinement a été une occasion d’augmenter le temps passé sur les écrans pour tromper l’ennui soit pour regarder des séries sur Netflix soit pour jouer à des jeux vidéo comme le montre cet extrait d’interview : « Vendredi dernier c’était férié, je me suis fait c… comme pas possible ; (relance) Tu as fait quoi ? ; J’ai regardé Netflix et joué aux jeux vidéo » (Homme, 44 ans, célibataire sans enfant, travail sur site). Dans notre enquête, quelques pratiques ludiques, hors écran, apparaissent, notamment avec les enfants et les jeunes, mais elles ne rendent pas compte de l’ampleur du phénomène puisque d’après le magazine LSA du 31 mars 2020, la vente des jeux de société, entre le 16 et le 22 mars, a augmenté de 83 % par rapport aux ventes de mars 2019. En Chine aussi, la pratique du jeu a beaucoup augmenté pendant le confinement.

Ce nouveau rapport au temps tient à l’arrêt brutal de la mobilité qui va conduire à la « mise en marge » de la population française.

Le principal déclencheur de la « mise en marge » : la date officielle du mardi 17 mars 2020.

Entre les premiers signes de fermeture et la date officielle du confinement, il y a eu une période intermédiaire de quelques jours, une étape de « séparation », qui va préparer la longue période « d’attente ou de marge », pour reprendre la célèbre expression du grand folkloriste français Arnold Van Gennep (1873-1957; cf. L’édition de 1943, à propos des rites de passage, comme ceux liés à la naissance, à l’alliance ou à la mort, dans son livre Le folklore français, pp. 109-111 rééditée en1998). « L’étape de l’attente ou de la marge », ou encore de « liminarité » suivant l’expression de l’anthropologue britannique Victor Turner qui reprend Van Gennep en l’approfondissant dans son livre Les tambours d’affliction (1972), représente cette période où les personnes ne sont plus vraiment membres de leur communauté sans pour autant en être exclues. Elle précède « l’étape d’agrégation », l’équivalent en partie de celle du déconfinement.

Le Mardi Gras, dans les pays de culture chrétienne, et qui était le 25 février en 2020, en est un bon exemple. C’est le dernier jour festif d’une semaine de carnaval, quand il y en a, comme à Rio au Brésil ou à Venise en Italie, qui prépare l’entrée dans le carême, une période de liminarité et de frugalité de 40 jours avant la fête de Pâques. En Asie, le coronavirus s’est diffusé pendant la fête du Printemps en Chine ou de la fête du Têt au Vietnam, qui sont aussi deux moments de passage et de grande mobilité.

Ceci explique pourquoi « l’entrée en confinement » a été l’occasion de pratiques rituelles comme faire une dernière soirée au bar avec ses copains, tout en évitant de s’embrasser, faire des courses « au cas où », faire « une épilation et des soins de pédicure et de manucure » (Femme, 39 ans, célibataire sans enfant, télétravail). Il est même possible, de façon hypothétique, d’interpréter le vote pour les municipales comme une épreuve pour conjurer les menaces qui pèsent sur la démocratie malgré les menaces que le Covid-19 faisait peser sur chacun. Ces rituels ont pour fonction de conjurer une partie des risques liés à l’incertitude du futur, risque de manquer de nourriture, risque par rapport à la mise en scène de soi, risque de perdre le lien social. Le 26 avril 2020 Theconversation publie une analyse similaire par Vanessa Oltra, maître de conférences en économie, et Gregory Michel, professeur de psychologie clinique.

Le 9 juin, il publie un autre article sur le même sujet par Frédéric Laugrand, anthropologue, directeur du Laboratoire d’anthropologie prospective, Université catholique de Louvain « Tintamarre et Bulalakaw : parer au Covid par le rituel »

Certains sont rentrés dans le confinement comme on rentre en période de jeûne et d’austérité, comme en carême, grâce à l’élimination du sucré, de l’alcool, de la viande et les aliments qui ne sont pas bons pour la santé, au profit des aliments sains que sont les « fruits et légumes, les fromages de chèvre et les yaourts ». Cela veut dire que pour certains, au début du confinement, celui-ci a été vécu sur un mode culpabilisé, comme si une faute avait été commise et donc comme s’il fallait se racheter en se punissant avec des aliments sains.

Cependant, une fois passée la première semaine une personne interviewée est revenue à ses pratiques antérieures en achetant un « rôti de porc, des chipolatas et un vrai jambon », parce que ce n’était pas tenable pour elle : « je ne vais pas tenir à manger sain tout le temps sans petit plaisir, ce n’est pas possible. Je ne suis pas végan, je ne mange pas “healthy” tout le temps » (Femme, 39 ans, célibataire sans enfant, télétravail). Ceci montre que la restriction de la consommation ne peut pas durer très longtemps pour une partie des personnes.

Dans une autre situation de confinement à plusieurs, une personne explique qu’elle avait une amie qui avait un régime sportif professionnel et qu’elle devait suivre des critères de cuisine saine : « pas de féculents le soir, pas de sucre, avec un jour seulement pour manger ce que l’on veut, comme par exemple des pancakes » (Femme, 23 ans, en collocation, télétravail). Le soir il y avait donc des recettes sans féculents comme des salades de pois chiches ou de lentilles. Après un mois, le sucre et le Nutella© sont revenus.

L’austérité et le minimalisme ont des limites et demandent des compensations ce que l’on retrouvera tout au long du confinement à travers les pratiques alimentaires, un peu comme quand les personnes suivent des régimes alimentaires restrictifs et qu’elles se rattrapent ensuite une fois le régime terminé. L’eau rentre peu dans ces pratiques de compensation. Les yaourts semblent plus être intégrés aux pratiques de micro-récompenses alimentaires de la vie quotidienne. Pour une partie des interviewés, l’eau symbolise l’ascèse, le yaourt la récompense. Avec le confinement, et donc en période de « marge sociale », l’eau symbole de la socialisation au travail disparaît de l’espace domestique, les yaourts en deviennent comme les génies qui réconfortent ceux qui ont perdu leur liberté de mouvement.

Cette période a aussi été vécue comme une injonction paradoxale qui demandait à la fois de créer une distanciation physique et en même temps d’aller voter aux municipales le dimanche. Une interviewée nous explique que c’était une « décision compliquée, mais que c’est un droit fondamental donc j’y suis allée » (Femme, 39 ans, célibataire sans enfant, télétravail).

Le terme de distanciation sociale en français est un anglicisme tiré de social distancing qui est l’équivalent de physical distancing, de distanciation physique, qui semble le terme le plus approprié, puisque par la suite une partie de la distanciation sociale liée à l’éloignement physique sera en partie réduite grâce aux outils digitaux.

Toute la période du confinement a été ponctuée d’injonctions paradoxales (double bind, concept de l’école de Palo Alto dans les années 1956 avec Gregory Bateson et Paul Watzlawick), c’est-à-dire une double contrainte faite de deux demandes contradictoires de la part des autorités, comme se protéger par des gestes barrières, mais sans mettre de masques.

Pendant la période de confinement, la distanciation physique, qu’elle soit à distance ou en face à face, associée aux gestes barrières, va représenter la pratique rituelle la plus marquante émotionnellement et la plus significative socialement de cette étape de marge. À la question « qu’est-ce qui est le plus pesant pour vous ? », une réponse quasi systématique porte sur la distanciation physique « ne plus avoir de contact avec des amis, la famille, ne plus avoir de vie sociale, ne pas fêter les anniversaires, ne pas inviter ni recevoir » (Homme, 31 ans, en couple avec 1 enfant, télétravail).  Elle symbolise tout en même temps la sécurité ou l’insécurité sanitaire, la contrainte de l’ordre social et les risques économiques en termes de manque de revenus et de survie.

Choix du confinement, ajustements et émergence des changements pendant le confinement : la fin de la mobilité généralisée.

Avec le confinement, les perceptions de l’environnement évoluent avec en même temps l’arrêt de certains bruits comme celui des voitures et l’apparition de nouveaux bruits comme le chant des oiseaux, les cris des enfants, les discussions, et les applaudissements le soir à 20 heures pour soutenir le personnel de santé. L’air est devenu plus sain. Valérie Decamp, dans Les Échos du 27 mai 2020 indique que les émissions de dioxyde d’azote au-dessus de Paris entre mi-mars et mi-avril, relevées par l’agence spatiale européenne, ont diminué de 54 %.

Pour ceux qui vivent en appartement, la cage d’escalier devient d’un usage presque habituel, car il permet à certains de faire du sport. Dans la cage d’escalier, il y a aussi beaucoup plus d’odeurs de cuisine.

Des objets du quotidien deviennent plus familiers et plus visibles comme la poubelle qui se remplit rapidement de déchets, et aussi les objets du nettoyage et de l’hygiène comme « le vinaigre, l’eau de javel, les produits SIF ». Une infographie dans Le Parisien du 16 mai 2020 confirme que, plus généralement, pendant le confinement, la vente des gants de ménage a augmenté de 178 %, celle de l’eau de Javel de 73 %, celle des savons de ménage de 71 % et celle des savons toilette et pain dermatologique de 69 %.

L’ordinateur portable est un autre objet clé du confinement. Il va permettre de réguler et de compenser une partie de la perte du lien social en face à face, et de travailler à distance.

Pour se confiner, il a fallu choisir un lieu et avec qui se confiner. Certains se sont confinés là où ils habitaient, seuls, en couple ou avec leurs enfants, sans qu’il y ait de choix spécifiques, saisis qu’ils étaient par la situation, un peu comme les habitants de Pompéi et d’Herculanum bloqués dans leur course au moment de l’irruption du Vésuve.

Certains ont préféré s’installer avec leurs parents, avec ou sans leur copine. Certains ont préféré sortir de Paris où ils se sentaient enfermés. Le choix du lieu est en partie lié au sentiment de pouvoir se confiner sans se sentir enfermé ou encore de pouvoir se confiner à moindre coût, soit parce que les dépenses sont prises en charge par d’autres soit parce qu’il y n’a plus à payer les frais de logement de déplacement. « Je voyais tous mes amis qui partaient chez leurs parents. Du coup je suis partie chez mon père et un ami d’école aussi en stage m’a rejoint » (Homme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris).

Le choix du lieu de confinement a pu créer des tensions à l’intérieur de l’entreprise entre des subordonnés qui voulaient quitter Paris pour ne pas être « coincés » et leur N +1 qui attendaient des directives plus claires avant d’autoriser ce départ. Le choix personnel a prévalu sur la décision hiérarchique. « Un peu la panique ! (…) Une amie m’a proposé de descendre dans une maison dans le sud en collocation avec son frère et une amie de son frère. (…) Il a fallu prendre la décision rapidement de partir de Paris. Le lundi soir j’ai dit à ma manager que je voulais partir. Elle m’a dit d’attendre la décision de l’entreprise. On s’est mal compris, moi je suis partie, elle m’a dit qu’il fallait attendre, j’ai dit oui, mais le confinement il était à midi. Au final ça s’est arrangé on a pu discuter avec mon manager. On est parti le mardi matin. J’ai pris une demi-journée pour pouvoir faire le déplacement sans que ça pose de problème pour l’entreprise » (Femme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris).

Au début du confinement, dans des cas de cohabitation entre amis, il a fallu s’ajuster sur l’heure des repas et sur la répartition des tâches. Dans certains cas, tout le monde ne travaillait pas ou n’avait pas les mêmes horaires. « Au début on avait un rythme différent avec deux qui se sentaient en vacances et deux – moi et mon amie – qui travaillent, se lève le matin » (Femme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris). Ce qui semble avoir facilité la cohabitation et la régulation des relations entre les personnes a été la mise en place d’un cadre commun pour les repas, même si certaines plages de liberté ont été laissées. Dans plusieurs cas, avoir faim était un déclencheur de la préparation culinaire par celui qui avait faim, suivi par ceux qui souhaitaient manger en même temps. Les règles de politesse ont aussi évolué avec le temps. Elles se sont simplifiées. Le confinement demande donc d’inventer ou de réinventer les règles sociales de la vie collective. Que ce soit avant le confinement ou pendant le confinement, manger ensemble ne va jamais de soi (cf. Isabelle Garabuau-Moussaoui, Élise Palomares, Dominique Desjeux [éds.], 2002, Alimentation contemporaine, p. 19).

Une autre différence entre les personnes confinées est liée à la taille du lieu de confinement. Pour certains, il n’y avait aucun problème d’espace, il y avait même un jardin dans un certain nombre de cas et dans d’autres l’espace été minuscule comme dans le cas d’une chambre d’étudiant avec une kitchenette. Les marges de manœuvre de chacun, pendant le confinement, sont donc très variables.

Pour certain, le confinement a créé peu de ruptures dans leur vie quotidienne et à l’inverse, pour d’autres, le confinement s’est fait dans un moment de crise lié à un décès ou à une séparation au sein du couple. « Ça fait 2 mois qu’on ne s’est pas vu du tout avec mon conjoint » (Femme, 25 ans, en couple, mais confinée avec son papa, travail sur site). Certaines situations étaient très hétérogènes en termes de pratiques alimentaires kasher ou halal, ou d’horaire à cause du Ramadan ou encore avec des personnes handicapées mentales dont les pratiques étaient tout à fait différentes. Un rapport flexible aux règles alimentaires a permis, pour certains, de gérer une situation où une norme commune ne pouvait pas être construite. Un des moyens de s’adapter à la diversité des pratiques et des horaires est de pratiquer une « cuisine d’assemblage » dont l’improvisation en fonction des produits présents et des restes en est le principe de base (cf. sur les combinatoires culinaires des jeunes, Isabelle Garabuau-Moussaoui, 2002, Cuisines et indépendance, jeunesse et alimentation, pp. 211 et sq.).

Le confinement induit un changement important qui va conditionner toute l’organisation future de la gestion de l’espace domestique, la fin de la mobilité. Pour certains, il a aussi été l’occasion de faire des économies notamment pour les jeunes qui se sont installés chez leurs parents.

Cette suppression de la mobilité met en évidence qu’un certain nombre de consommations sont fortement liées à la mobilité. Elles deviennent marginales dans le nouveau système d’approvisionnement et des consommations alimentaires à la maison. C’est le cas du marché de l’eau en bouteilles dont la baisse, d’après l’IRI, tourne autour de 4% entre mi-mars et fin avril, à l’inverse de celui de la bière qui augmente de 8 % et qui semble avoir été réinvesti dans les e-apéros.

Pour ceux qui n’étaient pas confinés dans la journée et qui allaient travailler, leur quotidien pouvait être peu affecté, au moins au début. Par la suite, notamment dans la soirée, ils ont été confrontés plus ou moins aux mêmes problèmes que les autres, la peur en plus, pour ceux qui étaient dans des zones où le coronavirus a été particulièrement virulent.

L’arrêt de l’école, l’arrêt du travail sur place et la rupture du lien social physique, trois facteurs qui conditionnent la réorganisation des tâches dans l’espace domestique

La perception de l’environnement change. Certains objets du quotidien prennent plus d’importance. Mais c’est surtout l’arrêt de l’école, pour ceux qui ont des enfants, associé à l’arrêt du travail qui va conduire à une transformation de l’organisation de la vie familiale et à un recentrage sur les pratiques alimentaires, puisqu’il faudra faire trois repas par jour au lieu de deux. « Cela a commencé un peu avant le confinement, avec la fermeture des écoles. C’était avant le 17 mars. J’étais confiné. C’était le jeudi avant, pour la mise en place du lundi. J’ai eu un week-end compliqué. J’ai pu me faire aider par les filles de la crèche qui venaient un jour sur deux, mais on a dû arrêter le lundi » (Femme, 34 ans, en couple avec 3 enfants, télétravail).

Les liens sociaux en face à face, familiaux, amicaux et de travail sont brusquement arrêtés. Cette rupture permet de mieux faire ressortir un phénomène social bien connu en sociologie de la famille, depuis un article de Jean Hugues Déchaux de 1990, « les échanges économiques au sein de la parentèle » qui montre l’importance de la délégation qui est faite aux parents pour de nombreuses tâches d’aide à la famille, et tout particulièrement aux mères. Le confinement de 2020 supprime sans préavis toutes ces aides sociales invisibles.

Elles seront compensées par le télétravail et les outils digitaux, au moins pour une partie des personnes interviewées, celle qui appartient à la classe moyenne, moyenne supérieure, ou qui n’a pas de problème avec les outils digitaux. Une partie des interviewés appartiennent à la classe populaire et ne pratiqueront pas le télétravail puisqu’ils devront être sur les lieux de production. Ces effets d’appartenance de classe demandent à être prouvés par des enquêtes quantitatives. Ils ne peuvent être donnés ici qu’à titre indicatif.

L’arrêt physique du lien social et de la mobilité qui lui était associée se traduit par un sentiment de « perte de liberté », de « fin du monde », d’irréalité, de « science-fiction ». Il n’y a plus personne pour s’occuper des enfants, ni les aides de la famille comme les grands-parents, ni les aides humaines liées à l’école, ni, en fonction des couples, d’aide du mari.

Le confinement permet aussi de comprendre l’importance de l’énergie humaine disponible, associée à l’énergie électrique et tout particulièrement « électroménagère », dans la gestion des différentes tâches à accomplir au sein de l’espace domestique, que les personnes soient seules, cohabitent avec des amis, ou habitent en famille avec des enfants ou en couple. Le système d’approvisionnement en produits alimentaires et en boissons, leur stockage, leur préparation, leur consommation et leur réutilisation éventuelle ensuite, dépend directement de la division sexuelle ou sociale des tâches au sein de l’unité de production et de consommation familiale.

La bonne ou la mauvaise répartition des tâches détermine l’importance de la charge mentale qui pèse directement sur chaque acteur. Dans certains cas, le transfert de la charge des enfants passe directement de l’école à la femme. Dans d’autres cas, on assiste à une répartition relativement égalitaire de la préparation des repas et des différentes tâches à accomplir. Le confinement est un analyseur de la gestion de la charge mentale qui pèse sur les membres de la famille en fonction de leur genre, et tout particulièrement sur les femmes. C’est le cas de cette interviewée : « Les enfants il aime ça, mais fatigue vite. Il est moins patient, moins résilient que moi. Il est plus vite limité donc il s’en occupe moins. Je porte la bouffe. Il peut aller faire les courses si je lui donne une liste de courses. Ceci dit en ce moment sortir faire les courses ça me permet de sortir prendre l’air. Le ménage c’est partagé, il gère le linge par exemple. Il porte le jardinage » (Femme, 34 ans, en couple avec 3 enfants, télétravail). L’enquête va faire apparaître les stratégies que les acteurs vont mettre en place pour faire baisser la charge mentale liée aux activités quotidiennes.

Le moment du confinement s’intègre dans les stratégies habituelles de gestion de l’approvisionnement et de la consommation des produits alimentaires puisqu’il permet à la fois la routine, la planification et l’improvisation, qui représentent trois moyens de gérer l’énergie humaine et la charge mentale (cf. D. Desjeux et alii, 1998, Services de proximité et vie quotidienne, p. 78). Cependant une quatrième stratégie est rendue impossible pendant le confinement, c’est la stratégie de délégation à la famille ou à une aide extérieure. C’est probablement une des particularités les plus importantes, socialement, de la période de confinement, car son absence va peser directement sur la charge mentale des femmes.

A suivre… dans S1S3

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