Le confinement du Covid-19 (S1E1) ou la « mise en marge » des pratiques alimentaires des Français , Dominique Desjeux, anthropologue, Charlotte Sarrat, Danone

Une enquête anthropologique en temps réel entre avril et mai 2020

Une expérience de coproduction d’une recherche qualitative entre entreprise et université.

Paris le 13 juin 2020, Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne, université de Paris ; Charlotte Sarrat, Danone Nutricia Research

Saison 1 : Pendant le confinement.

Vidéo : avant le confinement, des mondes en ébullition. Novembre 2019-mars 2020

Épisode 1 : l’arrêt de la mobilité comme déclencheur de la « liminarité », de la vie en marge.

« Avant le confinement » rappelle par quelques scènes de la vie publique en France et en Chine combien la société française était en ébullition. Les Français étaient loin du confinement, des masques et de l’usage des drones qui émergent en Chine en février 2020. En 24 heure, le 17 mars, tout va basculer. La vie va sefocaliser sur l’intérieure du logement. Les français entrent en marge de la vie sociale, ce que l’anthropologue anglais Victor Turner appelle la « liminarité », suite aux travaux de l’ethnologue français Van Gennep (1873-1957) sur les rituels de passage. (Vidéo Dominique Desjeux)

La suite de l’enquête va montrer comment une partie des français on vécu cette mise en marge en « 8 épisodes »

Le confinement des Français, entre le 17 mars et le 11 mai 2020, se traduit, en pratique, par un arrêt brusque de toutes les mobilités quotidiennes et habituelles qui entraîne une transformation de la « structure d’attente », « celle des itinéraires, celle des routines, celle des rituels, celle des prescriptions sociales et culturelles, et dans un jeu social entre générations ou entre sexes, fait de stratégies, de sens et d’imaginaires, qui lui préexistent au sein de l’univers domestique »

(cf. Dominique Desjeux, Sophie Alami, Sophie Taponier, 1998, « Les pratiques d’organisation du travail domestique : “une structure d’attente spécifique” », page 76, dans Services de proximité et vie quotidienne, sous la direction de Michel Bonnet et Yves Bernard aux PUF, 1998).

Cette transformation suivra deux trajectoires, l’une centrée sur le lieu de travail physique, le bureau ou l’usine, l’autre centrée sur l’espace domestique et le télétravail, les deux trajectoires devenant communes dans la soirée où tout le monde est confiné.

Ces deux trajectoires conduiront à une série de transformations plus ou moins profondes des pratiques liées à l’approvisionnement et aux courses de biens alimentaires, à la gestion de leurs stocks et des restes, à leur préparation culinaire, aux prises alimentaires hors repas, aux apéritifs à distance et au repas, jusqu’au moment de la vaisselle.

Nous cherchons à savoir si cette réorganisation de la gestion de l’espace domestique, de la vie familiale, amicale et amoureuse, et du rapport au travail en présentiel ou par télétravail, a une influence sur l’acquisition, le stockage, la préparation, la consommation, la remise en circulation ou l’élimination des biens alimentaires à préparer ou tout préparés, et des boissons alcoolisées ou non alcoolisées.

 Ces différentes étapes correspondent à un itinéraire, c’est-à-dire à un processus collectif et dynamique d’acquisition et d’usage des produits alimentaires. Toutes ces étapes forment un système. Ben Fine et Ellen Leopold, deux économistes anglais, utilisent le qualificatif de « système d’approvisionnement » (system of provision), dans leur livre The World of Consumption, (pp. 20 et sq.), en 1993, pour décrire l’ensemble du système d’action qui organise la rencontre de l’offre de la demande, de la production à la consommation. Ici, il est appliqué aux personnes qui sont confinées chez elles, seules ou à plusieurs, ce que l’on appelle l’espace domestique.

Chaque étape est un analyseur privilégié du lien entre des contraintes matérielles, sociales ou identitaires et des jeux d’acteurs au sein du couple et de la famille nucléaire ou élargie, et aussi entre amis ou entre collègues. Chacune est révélatrice de la division sexuelle et sociale des tâches dans l’espace domestique, du logement au jardin potager, entre hommes et femmes ou entre générations. Chacune fait ressortir le poids de la charge mentale qui pèse sur les différents acteurs en fonction de la situation et de l’énergie humaine disponible dans l’unité de consommation. Elles sont l’expression des relations de pouvoir et des formes de coopération à l’intérieur du système domestique.

Entrer en confinement c’est faire l’expérience de la « liminarité », de la vie en marge, tout au long de l’itinéraire qui suit six étapes à partir de celle du confinement. Avec les courses, la seconde étape, c’est faire l’expérience du resserrement du temps ; avec le stockage, la troisième, celle de la programmation et de l’improvisation ; avec la cuisine, la quatrième, celle de la recherche incertaine d’un repas « satisfaisant » ; avec le repas, la cinquième, celle des microarbitrages, du poids de la norme sociale et de la contrainte collective ; avec la vaisselle, la sixième, celle de la division sexuelle et sociale des tâches.

À chaque fois qu’un des éléments, c’est-à-dire une pratique liée à une étape, du système change, cela influence la transformation de l’ensemble du système d’approvisionnement observé ici à une échelle microsociale. Ce système est un analyseur des modèles d’arbitrage qui concourent à la construction des prises de décision des consommateurs considérés ici comme des acteurs sociaux cherchant à résoudre leurs problèmes d’approvisionnement sous contraintes de confinement. Le confinement est analysé comme une contrainte systémique qui entraîne des transformations dans l’ensemble du système d’approvisionnement.

La décision d’achat d’un produit n’est donc pas analysée comme une motivation individuelle associée au plaisir ou à une recherche statutaire, ou encore comme un attachement à la marque, à la différence des études sur le comportement du consommateur réalisées à une échelle microindividuelle, mais comme la résultante de la prise en compte d’une série de contraintes qui varient en fonction des étapes de l’itinéraire et donc de la situation et du jeu social.

Mettre l’accent sur la contrainte est un moyen d’évaluer si les comportements qui ont pu changer pendant le confinement, une fois la contrainte levée, vont perdurer ou non soit parce qu’une partie des acteurs vont trouver un certain nombre d’avantages, grâce aux nouvelles pratiques qui ont émergé, comme le télétravail, faire la cuisine soi-même, boire l’eau du robinet, faire des apéritifs avec des copains éloignés. Ces mêmes pratiques peuvent être aussi vécues négativement par d’autres. Montrer l’ambivalence du positif et du négatif pour un même phénomène est une des cinq règles de la qualité scientifique des enquêtes qualitatives

 (cf. Dominique Desjeux, 2020, https://consommations-et-societes.fr/faut-il-ou-non-generaliser-lusage-de-la-%e2%80%89chloroquine%e2%80%89/).

Tout cela revient aussi à se demander quels sont les effets de la contrainte de confinement à moyen ou long terme qui a entraîné une transformation du système d’approvisionnement en biens alimentaires, mais aussi sur d’autres compartiments de la vie en société. Aux États-Unis, par exemple, on remarque déjà qu’à San Francisco le prix des locations a baissé de 7 % à la suite de l’augmentation du télétravail et peut-être aussi pour une part du chômage (cf. Le New York Times International du 23 mai 2020). S’il y a moins de demandes de location dans un quartier donné cela peut influencer tout le système de distribution en « click and mortar », en digital ou en magasin physique. Il semble aussi qu’un des effets du télétravail ait été d’entraîner une moins grande quantité de consommation d’eau en bouteille au profit de l’eau du robinet, associé à un usage, déjà existant, de la gourde. Le robinet d’eau et la gourde menacent potentiellement la bouteille d’eau en plastique.

Un des enjeux est d’échapper au « modèle Kodak » qui n’a pas vu arriver la photo digitale alors qu’il avait connu un grand succès dans les années 1990 avec l’appareil de photo jetable ce qui semblait lui assurer son avenir. Il peut être rapproché du « modèle Gillette » qui n’a pas non plus anticipé la pratique de la barbe chez les jeunes hommes, et donc une forte diminution de la pratique du rasage, ce qui lui aurait fait perdre plus de 4 milliards d’euros en 2018. On peut aussi penser au « modèle Thomas Cook » une des plus vieilles agences de voyage britannique qui s’est retrouvée en concurrence avec les sites digitaux. Elle s’est déclarée en faillite en 2019. Chaque fois c’est un mélange de nouvelles technologies, dont les plateformes digitales, et de changement de mode de vie des usagers consommateurs qui expliquent la fin ou le développement d’un usage et donc d’un marché.

Dans cette enquête, l’échelle d’observation choisie est microsociale. C’est celle du ménage, de l’espace domestique et des interactions entre acteurs familiaux. Elle permet de saisir les signaux faibles qui émergent sous contrainte de confinement. Ils peuvent être eux-mêmes la résultante d’un effet macro géopolitique, comme c’est le cas avec le déclenchement de la pandémie de coronavirus à partir de Wuhan en Chine.

La mondialisation de la pandémie nous amène à nous demander si la crise du Coronavirus est un événement ponctuel, ce qui paraît peu probable vu les modélisations actuelles (mai 2020), mais quand même plausibles puisque le nombre d’inconnues pour expliquer le fonctionnement du Covid-19 est encore important. Ou à l’inverse, si la crise va durer longtemps, notamment sous la forme d’une « onde solitaire » (soliton wave, NYTI, May 11, 2020, p. 5), pendant 6 à 24 mois. Si c’est le cas, cela demande d’inventer un nouveau modèle d’activité microéconomique, institutionnel, social et macro-économique qui intègre les changements de la consommation en fonction de la périodicité des phases de confinement et de déconfinement, tout cela sous contrainte de réchauffement climatique et de crise sociale.

Il semble qu’un des apports de cette enquête est de nous amener à réfléchir sur le passage dans l’espace domestique d’une gestion des produits alimentaires, autant que dans les usines, les entreprises, les administrations ou les O.N.G., relativement linéaires, à une gestion sous forme de crises (pandémie, pollution, guerre, pénurie alimentaire, réchauffement climatique, politique et de discontinuité énergétique) à la fois incertaines, non linéaires et à répétitions.

Elle nous amène aussi à réfléchir sur une partie des clivages sociaux qui deviennent plus apparents pendant la crise du Covid-19 et dont notre enquête qualitative sur 12 personnes ne peut en rendre compte que sous la forme d’indices dont certains peuvent être pondérés grâce à des données quantitatives macrosociales fournies par ailleurs. D’après Louis Maurin, directeur de l’observatoire des égalités, « 80 % des ménages ont été peu ou pas touchés et ont pu économiser faute d’aller au restaurant ou chez le coiffeur, mais 20 % environ ont été touchés de plein fouet » (Le Parisien du 25 mai 2020).

Notre enquête nous a amenés à interviewer en profondeur pendant 1 h 30, par Internet et avec une caméra, chez elles, sur le lieu même de leur activité alimentaire et de télétravail, une douzaine de personnes travaillant dans une entreprise agroalimentaire, pour faciliter le recrutement à réaliser dans l’urgence, à une échelle d’observation microsociale

(Sur les échelles d’observation cf. Dominique Desjeux, 2018, L’empreinte anthropologique du monde, Peter Lang, pp.111-124 et sur les règles de la méthode qualitative et inductive, pp.37-60).

En simplifiant, on pourrait distinguer celles qui ont été confinées dans leur logement, et, dans notre enquête, parmi les personnes confinées, il n’y a eu que des personnes en télétravail, mais aucune au chômage technique ou sans travail. Et les personnes qui ont continué à travailler à l’usine ou dans leur bureau. Certains des interviewés étaient en couple avec des enfants, en couple sans enfant, célibataires sans enfant, en collocations (entre amis ou avec les parents). Une parité homme-femme a été respectée et les tranches d’âges allaient de 23 ans pour les plus jeunes à 45 ans. Enfin, une diversité de conditions de confinements a été balayée à savoir : en studio d’étudiant, en grand appartement ou encore en maison avec jardin.

Cette distinction correspond pour une part à ce que Bret Stephens, dans le New York Times International du 18 mai 2020, page 10, appelle « The remote vs. the exposed », ceux qui sont à distance du virus à l’inverse de ceux qui lui sont exposés. D’après une enquête, citée par Bret Stephens, de l’université de Chicago réalisé par Jonathan Dingel et Brent Neiman, « 37 % des métiers aux USA peuvent être exercés à partir du logement. » Les personnes qui peuvent travailler à distance travaillent dans les métiers de la connaissance, la plupart ont des niveaux de diplômes élevés et sont généralement bien payés. De plus, leurs réseaux professionnels et personnels sont composés de personnes qui travaillent aussi à distance. Les personnes exposées au virus représenteraient donc à peu près les deux tiers. De façon significative, ils sont moins diplômés et moins bien payés. En France, le télétravail concernerait entre 25 et 30 % des salariés en 2020.

D’après un sondage ODOXA, le taux serait de 24 %. https://www.francebleu.fr/infos/societe/sondage-les-francais-et-le-confinement-dans-le-monde-du-travail-le-coronavirus-accentue-les-1586355082

(A suivre…)

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