Pendant le confinement, S1E3, deuxième étape : les courses, les repas et la mobilité réduite, par Dominique Desjeux et Charlotte Sarrat

Le confinement du Covid-19 ou la « mise en marge » des pratiques alimentaires des français.

Une enquête anthropologique en temps réel

Paris le 18 juin 2020, Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne SHS, université de Paris

Charlotte Sarrat, Danone Nutricia Research

Une expérience de coproduction d’une recherche qualitative en sciences humaines entre entreprise et université.

Saison 1 : Pendant le confinement.

vidéo : Le logement en 2020, un hub digital domestique : l’achat des plantes de balcon.

Essai d’auto-ethnographie filmée, par Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne SHS. Avec la digitalisation des outils de l’espace domestique, le logement est en train de devenir un hub digital, une plateforme domestique, qui réunit sur le même lieu une partie de la production, de la distribution, de la consommation et du recyclage. Dans les années 1960, l’urbanisation avait orchestré la séparation de ces activités en des lieux séparés. Cette séparation organise depuis 50 ans la mobilité quotidienne. Avec le confinement, la fin de la mobilité et le télétravail ou le chômage technique, le logement est devenu pendant deux mois ce nouveau hub domestique qui rappelle la vie des sociétés paysannes qui réunissaient en un même lieu, le village et tout le contrôle social qui lui était associé, ces différentes activités. Cela rappelle aussi la règle des trois unités de temps, de lieu et d’action qui avait été définie par Boileau au 17e siècle pour intensifier la dramaturgie des pièces de théatre. Avec le cas du jardinage sur balcon, on découvre tout un système d’objets concrets digitaux et non digitaux. De façon inattendue, la capsule de café Nespresso apparait comme un des éléments non prévu de ce nouveau hub digital.

Épisode 3 : Deuxième étape : la préparation des courses, la programmation des repas et l’optimisation du temps disponible ou la vie sociale en mobilité réduite.

Avant le confinement, une partie des courses pouvait être improvisée et faite au jour le jour, chaque soir en retournant du travail ou après avoir été chercher les enfants à l’école, au moins pour une partie des personnes interviewées. Cette pratique rappelle que le choix d’une enseigne de magasins ne relève pas forcément d’une décision d’aller dans tel ou tel magasin, mais relève plutôt d’un arbitrage en fonction d’un ensemble de tâches et donc d’un circuit que doit réaliser la personne qui fait les courses. Le choix d’un magasin est déterminé par le parcours de la personne qui achète, sauf si sous contrainte de pouvoir d’achat elle doit choisir le magasin qui propose les prix les plus bas. Dans d’autres cas, les courses relèvent d’une programmation routinière, chaque samedi étant le moment des grandes courses, pour les uns, ou chaque jour en rentrant de l’école avec les enfants, pour d’autres, le supermarché étant sur la route du retour comme nous l’explique cet interviewé : « avant j’y allais tous les jours. Je suis compliqué. Avec les enfants en rentrant du collège tout dépend de l’envie qu’on a et c’est parti. Là je vais faire les courses seul et pas tous les jours » (Homme, 37 ans, en couple avec 2 enfants, travaille sur site en province)

Dans tous les cas, on observe qu’une partie des pratiques et des habitudes d’avant le confinement continue à structurer la vie quotidienne, comme l’organisation des repas du matin ou du soir, l’établissement d’une liste de courses ou la gestion des stocks et de la rotation des produits alimentaires. Ce qui change, c’est qu’il faut aller acheter plus souvent des produits basiques comme « le café, les sucreries, les boissons sucrées ou la viande », mais avec un nombre plus limité d’occasions d’aller dans un magasin.

L’effet ciseau du confinement : moins de temps pour les courses, moins d’énergie humaine disponible et doublement des repas à préparer chez soi.

Le confinement introduit une série de ruptures dans la routine des pratiques d’approvisionnement alimentaire. Il limite le nombre de fois où il est possible de faire les courses afin de limiter le nombre de sorties et donc de faire barrière à la dissémination de l’épidémie. Cette réduction demande de plus programmer le moment et le contenu de chaque course : « On n’y va pas tous les jours pour ne pas risquer d’être contaminé ou de ramener le virus à la maison. Avant on y allait tous les 2 jours. C’était facile de passer acheter quelque chose qui manquait sur le chemin du retour à la maison. Maintenant on consolide avant d’y aller » (Femme, 34 ans, en couple avec 2 enfants, télétravail). Dans certains cas on profite d’une course obligatoire à la pharmacie pour faire des achats d’appoint dans un magasin de proximité. Programmer peut autant faire baisser la charge mentale que l’augmenter, suite à un sentiment de lassitude ou d’aspiration à plus d’improvisation.

Une autre rupture de fonds tient à l’augmentation du nombre de repas à organiser sept jours sur sept. Il y a deux fois plus de repas à faire en semaine alors qu’avant, pour certains, les enfants étaient chez la nounou ou à l’école et le couple était au travail, et donc sans repas de midi à préparer. Le nombre des repas double au moment où la possibilité de déléguer cette tâche à la famille, à la cantine, au restaurant ou à une aide à la personne diminue de façon drastique et donc où l’énergie humaine disponible se fait rare. Cette rupture réinterroge la répartition des tâches à l’intérieur de l’espace domestique, et notamment entre l’homme et la femme. Pendant le confinement, il semble que les discussions autour du repas et de la nourriture aient été spécialement importantes, même si parler de nourriture avant, pendant et après les repas est une tradition française déjà bien ancrée.

Pour certains, le doublement des repas a entraîné une augmentation assez forte de leur budget de courses alimentaires. Une personne déclare dans Le Parisien du 25 mai 2020, « qu’avec trois enfants à la maison, on est passé de 450 € de courses à 800 € aujourd’hui ». Cette augmentation s’explique d’autant plus que les personnes à revenus modestes pouvaient, avant, laisser leurs enfants à la cantine dont les prix peuvent être subventionnés et calculés en fonction du revenu des parents. Le prix du repas à la cantine peut coûter moins cher que le prix du repas à la maison. Ce prix est d’autant plus fluctuant que quand les parents font les courses avec leurs enfants ils sont soumis à de plus fortes pressions pour acheter des produits comme « les petits-suisses, le gruyère râpé, la crème fraîche »

(cf. Dominique Desjeux, 1991, https://consommations-et-societes.fr/1991-d-desjeux-comment-les-enfants-manipulent-les-parents/).

Mais le confinement a aussi permis de faire des économies du fait de la suppression des activités extérieures comme les restaurants, les bars ou les loisirs qui pouvaient peser sur le budget.

Le confinement associé au télétravail entraîne à la fois une contrainte de temps pour faire les courses et une libération liée à l’économie de temps de transport. Il n’y a plus de temps de transport pour aller au travail ni d’activités à l’extérieur et la charge de travail a pu diminuer, même si ce n’est pas le cas de tout le monde. Pour une partie des personnes interviewées, le temps libéré peut-être réinvesti dans la pratique culinaire, dans du temps avec les enfants ou dans la vie de couple. Faire soi-même la cuisine est rendu possible grâce au temps gagné sur la mobilité journalière, entre le logement, le travail, les courses et la suppression des sorties.

La préparation des courses, un arbitrage entre des projets de recette pour les repas, un état des stocks et les représentations diversifiées d’une alimentation satisfaisante.

La perte de flexibilité par rapport aux pratiques de course va entraîner une double stratégie de programmation des recettes, surtout si le confinement se fait à plusieurs, mais aussi d’improvisation en fonction des produits disponibles. La disponibilité des produits dépend de la gestion des stocks de produits alimentaires. Ce jeu de la programmation et de l’improvisation des repas du matin, du midi et du soir, des moments de grignotage et de télé apéritifs, est lui-même dépendant des demandes plus ou moins prévisibles des différentes personnes en co-confinement.

L’organisation des repas renvoie aussi à des critères de choix fondés sur l’idée « d’équilibre alimentaire ». Cependant, la notion de « repas satisfaisant » renvoie à des représentations très diverses. Pour certains, la diversité des produits et les produits frais représentent la base de l’équilibre. La diversité, une des bases de l’équilibre alimentaire, pouvant renvoyer pour certains à l’idée de plats exotiques : « Pendant le confinement, on cuisine les plats exotiques qu’on avait l’habitude d’aller chercher ailleurs comme les Falafels » (Femme, 34 ans, en couple avec 2 enfants, télétravail). Pour d’autres enfin, l’idée d’équilibre fait référence à un repas avec entrée, plat et dessert, ou encore composé d’une pizza et d’une salade. Comme bien souvent on constate un écart entre la norme des nutritionnistes et celle des consommateurs.

Un des moyens pour obtenir des repas équilibrés est d’aller chercher des recettes que l’on va trouver grâce à Internet (sites de recettes et blogs). Aller sur Internet permet d’avoir de l’inspiration autant pour faire varier les repas que pour les équilibrer. La recherche des recettes sur Internet n’est pas une pratique nouvelle. Elle est réactualisée dans le cadre du confinement et de la multiplication des repas. C’est une pratique qui rentre dans la constitution du nouveau « hub domestique digital ». L’inspiration peut aussi venir des amis. Il est aussi possible de partir de ce qu’il y a dans le réfrigérateur et de se demander « tiens qu’est-ce qu’on peut faire avec ça » et ensuite de chercher des idées sur Internet. Les objets du stockage, les objets digitaux, les produits alimentaires et les restes ainsi que les amis ou la famille participent tous plus ou moins du processus de décision collectif qui permet de stimuler l’imagination culinaire, quelles que soient les représentations du repas satisfaisant.

La liste de courses : programmer et improviser pendant les courses pour pouvoir programmer et improviser pendant la préparation des repas

Les idées de recettes peuvent conduire, ou non, à la rédaction d’une liste de courses. La liste de courses peut être exhaustive. Elle peut se limiter aux produits moins habituels que l’on risque d’oublier, comme « les herbes fraîches pour les falafels ». La liste de courses permet de faire baisser la charge mentale de celui qui achète en limitant les risques d’oublier un produit important. La liste de courses peut être déléguée à l’homme qui suivant les cas suivra assez strictement la liste des produits à acheter, fixés par sa compagne. Certaines femmes expliquent qu’elles suivent la liste, mais qu’elles peuvent acheter aussi d’autres produits qui n’étaient pas prévus. Dans d’autres cas, que nous n’avons pas trouvés dans cette enquête, la liste est aussi un moyen de limiter sa consommation et de ne pas dépasser son budget (cf. D. Desjeux, 2018, « Choix des grandes surfaces, contraintes de budget et stratégie d’achat », pp. 149-163, in L’empreinte anthropologique du monde).

Une des façons de minimiser la charge mentale liée à la constitution de la liste est de se faire aider par l’assistant vocal d’Amazon, Alexa, en lui dictant oralement tout au long de la semaine les produits qu’il faut ajouter à la liste. Les assistants vocaux font aussi partie du « hub domestique digital ».

Une autre façon consiste à s’organiser une fois par semaine, le vendredi soir notamment, pour préparer les courses du samedi, ce qui confirme la force des habitudes et des routines par-delà la contrainte de confinement : « Une soirée épluchage des recettes et préparation des menus de la semaine (…) plutôt le vendredi pour aller faire les courses le samedi. J’ai aussi des idées qui viennent d’amies » (Femme, 38 ans, en couple sans enfant, télétravail). Cela permet d’anticiper les menus et les courses et tout particulièrement pour les repas du week-end qui laisse plus de temps pour la cuisine, spécialement « les plats à cuisson longue ».

Toutefois, l’anticipation a ses limites, car il y a toujours des incertitudes par rapport aux prévisions : « On se fait un programme pour la semaine, mais il y a toujours un imprévu : on croyait qu’un plat ferait 1 ou 2 repas alors qu’en fait ça en fait 3 donc ça décale le programme. On finit toujours par tout faire, mais pas forcément quand c’était prévu » (Femme, 38 ans, en couple sans enfant, télétravail). La perte de flexibilité pour faire ses courses demande de s’organiser, mais s’organiser peut entraîner une certaine lassitude. Dans un couple, au bout de trois semaines, une semaine de vacances a permis de compenser cette fatigue.

Une autre façon de garder une part de l’improvisation consiste pour certains à acheter de la viande qui, d’après eux, s’adapte facilement aux légumes disponibles. La perte de flexibilité est donc compensée par l’achat de produits alimentaires dont la flexibilité gustative permet de s’adapter à la diversité des légumes disponibles. Certains ont en mémoire une trentaine de recettes de base qui leur permet de varier leurs repas tout en permettant les improvisations, suivant les principes de la cuisine d’assemblage, de juxtaposition des produits, par différence avec une cuisine fondée sur la « fusion » des aliments et des goûts ou grâce à des sauces cuisinées ou non.

Le jeu permanent de la programmation et de la flexibilité peut porter aussi bien sur des questions de temps, d’espace, d’objets du stockage ou d’usage des biens alimentaires. La programmation apparaît dans toute son ambivalence puisqu’elle permet en même temps de faire baisser la charge mentale tout en créant de la lassitude. Toutes ces pratiques ne sont pas forcément conscientes dans la vie quotidienne ordinaire. Elles sont souvent implicites, comme celles qui régissent le fonctionnement collectif, en cas de collocation : tout le monde doit participer à parts égales aux différentes activités d’approvisionnement alimentaire. Le confinement rend plus visible le fait que la vie domestique est une activité collective soumise à des normes de groupe.

Le moment de l’achat sous confinement ou la réduction de la consommation des biens liés à la mobilité

Bien que ce phénomène soit souvent peu visible, le confinement fait apparaître qu’une partie importante de la consommation, sous forme de repas, de grignotages ou de boissons est directement liée aux activités de mobilité. La mobilité quotidienne est construite autour de quatre pôles : le logement, le lieu de travail, le lieu des courses et le lieu des loisirs.

(cf. Michel Bonnet, Dominique Desjeux (éds.), 2000, Les territoires de la mobilité, PUF)

Elle concerne les services à la mobilité comme les transports de personnes, de biens et d’information, — que ce soit en voiture, en transport en commun, en trottinette, en rollers ou en vélo —, et les services liés à la mobilité comme la restauration en dehors du domicile, la consommation de boissons alcoolisées ou non alcoolisées, dans les bars, au travail ou grâce aux distributeurs automatiques de boissons qui jalonnent la plupart des parcours de mobilité, ou encore les assurances automobile et toutes les techniques de géolocalisation.

L’arrêt brutal de la mobilité explique, par exemple, pourquoi le marché de l’eau a baissé de 4 % entre mars et avril 2020. L’enquête montre que si l’eau était fortement consommée sur les lieux du travail, à la maison, l’eau du robinet lui est substituée, sauf pour les biberons des enfants pour lesquels des bonbonnes de 8 l d’eau pourront être utilisées. La bouteille en plastique est remplacée par la carafe, le verre d’eau ou la gourde, c’est-à-dire par un nouveau système d’objets qui conditionne l’usage du bien de consommation : « Je bois moins d’eau qu’avant, car je n’ai pas les bouteilles mises à disposition au travail pour me rappeler de boire de l’eau. J’ai une grosse bonbonne pour les biberons de mon dernier, le reste de la famille boit de l’eau du robinet (…), je ne me lève pas pour aller la chercher » (Femme, 34 ans, en couple avec 3 enfants, télétravail). La plupart des « consommations mobiles » deviennent marginales dans le système d’approvisionnement des consommations alimentaires pendant le confinement.

(Cf. sur la place des objets ou des « installations » dans l’organisation des usages, le livre empirique et original de Saadi Lahlou, 2017, Installation Theory. The Societal Construction and Regulation Behaviour, Cambrideg University Press).

Le moment des courses dans des magasins en dur est celui de la mise en pratique concrète de la programmation des repas. Il pourra être aussi l’occasion d’une improvisation en fonction de certaines opportunités. « Pour les plats, je fais des essais. Je veux faire une tarte, je croise des tomates séchées en me disant tient ça ira bien pour la tarte et le moment venu finalement je n’utilise pas les tomates séchées pour la tarte, mais pour autre chose » (Homme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris). Les courses comprennent donc une part contrôlée, celle des produits basiques nécessaires à la réalisation d’un certain nombre de repas dans la semaine associée, par exemple, aux légumes et aux fruits de saison comme « les oignons, les bananes, les poivrons, les courgettes ou les aubergines » autour desquels ils vont organiser leur recette. Elles comprennent aussi une part improvisée. Cela peut concerner la viande et certains produits pour lesquels on se dit « tiens je n’ai pas eu ça depuis longtemps ».

Programmer les courses permet d’optimiser les achats par rapport aux arrêts quotidiens d’avant le confinement. Ne plus pouvoir faire des courses d’appoint peut augmenter la charge mentale puisqu’il faut se rappeler quoi acheter en rentrant du travail. Avant le confinement, les moments de repas à la maison ou en dehors de la maison pouvaient être improvisés, pour une partie des ménages. Le confinement entraîne toute une réorganisation du système d’approvisionnement de l’espace domestique qui laisse moins de place à l’improvisation puisqu’il faut prévoir trois repas par jour.Ce qui est aussi nouveau avec le confinement comme le dit Olivier Dauvers, journaliste, spécialiste de la grande distribution, c’est que le consommateur doit s’habituer à un mode de fonctionnement dégradé que ce soit moins de choix dans les rayons comme « ne plus avoir 250 références, mais 150 références de pâtes ou des horaires d’ouverture moins élargis ».

(https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-rendez-vous/le-grand-rendez-vous-31-mars-2020.)

Dans certains cas, le manque de choix ou l’absence d’une référence souhaitée peut faire changer de magasin. Une autre contrainte nouvelle, liée au Covid-19, est l’apparition de longues files d’attente dans les magasins ce qui peut entraîner une réorganisation du parcours de course. Le rallongement du temps d’attente, liée aux files d’attente, aux gestes barrières et au manque de main-d’œuvre éventuel dans le magasin, peut être également vécu comme un mode « dégradé » de la pratique des courses. La capacité à changer de magasin pour optimiser le temps des courses et aboutir aux choix espérés va dépendre de la quantité de boutiques disponibles dans la rue ou dans le quartier.

Internet et e-commerce ou la montée de la « délégation digitale » pour faire les courses.

La pratique des courses mobilise au sens strict l’énergie physique des acteurs de l’espace domestiques. Certains ne voudront pas acheter de l’eau en bouteille parce que c’est trop lourd à transporter, surtout s’il y a quatre étages sans ascenseur à monter. Ceci explique, pour une part, pourquoi certains boivent l’eau du robinet. Pour d’autres, l’usage du panier à courses à roulettes qui permettrait de compenser le poids des bouteilles d’eau en plastique, relève de l’interdit social. Son utilisation est un marqueur d’âge. Il est associé à un mode de vie senior qui rendrait ridicule le jeune qui voudrait s’en servir. Il n’est pas impossible que l’on retrouve cette même barrière avec le port du masque qui peut être plus associé à des personnes âgées qu’à des jeunes. Quand les produits sont lourds (produits ménagers, packs de lait…), une grosse commande en ligne avec livraison à la maison permet de résoudre le problème.

Au début du confinement, la pratique des courses est déclenchée par la peur de manquer, tout particulièrement avec les pâtes, le riz, la farine, les œufs ou le lait. Cette peur de manquer entraînera des pénuries provisoires dans certains linéaires de supermarché.

(cf. Dominique Desjeux, 2020, https://www.planet.fr/societe-coronavirus-cest-tres-probable-quil-y-ait-des-penuries.1950294.29336.html).

Sur les conseils de sa maman, une personne fera des stocks de surgelés chez Picard pour échapper au manque. Plusieurs interviewés nous ont dit qu’ils ne s’étaient pas précipités pour acheter du papier toilette, comme si cette pratique avait quelque chose d’un peu honteux.

En cours de confinement, le besoin de cuisiner et la diminution des stocks alimentaires deviennent les deux déclencheurs les plus importants des courses. Elles peuvent aussi être provoquées par la faim et le désir de manger des glaces ou d’acheter des sauces. Pour limiter l’achat de sucreries, certains vont choisir d’aller faire les courses alimentaires après le repas pour ne pas être tentés par des sucreries et les aliments gras.

Les courses relèvent de plusieurs canaux qui peuvent être utilisés de façon alternative, avec ou sans Internet : aller au supermarché, aller au magasin spécialisé comme la boulangerie ou la boucherie, commander par Internet pour se faire livrer à domicile, commander par Internet pour aller chercher ses courses au drive ou dans un restaurant, — à l’instar d’une pratique déjà existante celle du take away, utilisée notamment par les restaurants chinois —, passer devant un restaurant ou certaines boutiques pour acheter des paniers d’ingrédients ou des repas tout préparés. Dans certaines régions, il est même possible de s’approvisionner grâce à des distributeurs automatiques : « au travail, j’achète souvent des pâtes au distributeur, des Sodebo, c’est le même prix que dans le commerce. On a de la chance c’est mieux que des sandwichs » (Homme, 44 ans, célibataire sans enfant, travail sur site).

Du fait de l’institution des gestes barrières, entrer dans un supermarché ou un magasin demande plus de temps. « Il y a la queue partout », comme le remarque une interviewée. Cela a pu amener certains à changer de lieu d’achat pour gagner du temps, en cherchant des magasins avec moins de files d’attente.

L’augmentation de la demande en produits alimentaires frais pour réaliser les repas a entraîné une désorganisation des circuits de distribution qui, à son tour, a conduit à une transformation du rapport au temps. Avant le confinement, il fallait faire vite et rechercher une satisfaction immédiate pour une partie des consommateurs. Pendant le confinement, la satisfaction est différée, comme diluée dans les files d’attente. Certains ont le sentiment qu’ils n’ont plus à courir en permanence après le temps et donc d’une baisse de la charge mentale.

Au début du confinement une partie des supermarchés n’ont pas été capables d’assurer les livraisons. Il a fallu trouver des stratégies de contournement du système de distribution habituelle grâce à un usage massif des outils digitaux. Certains ont réussi à retrouver le site du commerçant qu’ils connaissaient et auquel ils achetaient les produits frais, au marché de rue. C’est la réconciliation de la tradition – les produits de la ferme -, et de la modernité – la commande par Internet –. « Pour les fruits et légumes, on commande en ligne sur Internet sur le site du producteur chez qui on s’approvisionne d’habitude le dimanche matin au marché. Il a monté un site de vente en ligne que j’ai trouvé quelques jours après le confinement » (Femme, 34 ans, en couple avec 2 enfants, télétravail).

Passer par un commerçant que l’on connaît permet de résoudre le problème de la confiance ou de la méfiance liée à l’achat des produits frais par Internet. « Je vais chez le maraîcher qui vient avec des étals pour les fruits et légumes le vendredi. Ça Permet d’avoir des bons produits, je le connais et il me fait des tarifs intéressants » (Homme, 31 ans, en couple avec 1 enfant, télétravail hors de Paris). En Chine aussi, pendant le confinement, il a été possible d’observer qu’une partie des Chinois qui étaient très attachés à choisir leurs légumes en les touchant ou en les sentant a finalement décidé d’acheter par Internet, sous contrainte de survie

(cf. Dominique Desjeux https://consommations-et-societes.fr/le-confinement-chinois-un-analyseur-des-transformations-et-des-constantes-de-la-societe-chinoise/ ;

D. Desjeux, film sur Carrefour, Guangzhou, 2009, Chine,

L’existence d’un lien social personnel permet de compenser le manque de contrôle de la qualité du produit au moment de l’achat. Cela veut dire que la confiance relève tout à la fois de la contrainte et du lien social.

L’achat par Internet a aussi une autre conséquence. Pour une partie des interviewés, acheter à distance correspondait à des courses d’appoint. Sous contrainte de confinement, l’achat par Internet transforme les achats en courses principales. L’achat par Internet augmente les délais d’acquisition des produits alimentaires. Ce temps de latence peut parfois poser problème dans l’organisation des repas, car certains ingrédients peuvent manquer du fait d’un temps de livraison trop long.

Les outils digitaux vont jouer un rôle important dans la réorganisation domestique des circuits de distribution. Instagram, par exemple, grâce aux photos, a pu favoriser l’achat de masques pour certains. Amazon a permis l’achat de livres en ligne grâce à l’e-book malgré la fermeture des librairies ou des magasins de stockage d’Amazon, ou encore l’achat de tapis de yoga.

(D’après Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne, citant le GLIMPSE, la vente des tapis de yoga a augmenté de 147% début avril).

Mercredi 3 juin, Le retail dans le monde d’après – épisode 1. Webinar organisé par la chaire E. Leclerc/BeraingPoint/ESCP, animé par Olivier Badot

Ils vont aussi transformer la division sexuelle des tâches de certaines familles, notamment pour les hommes qui n’ont pas l’habitude de faire les courses. Comme le dit l’un d’entre eux : « Ça a été ma corvée. On ne peut pas sortir à trois donc j’y vais tout seul. Mais je reste un homme, ce n’est pas évident pour moi de trouver ce qu’il faut. D’habitude on y va à deux et je pousse le caddie© (Homme, 31 ans, en couple avec 1 enfant, télétravail hors de Paris).

Si on compare avec les enquêtes sur les comportements alimentaires et culinaires que nous avons réalisées entre 1990 et 2000, les objets digitaux, qui étaient inexistants à l’époque, sont omniprésents en 2020.

(cf. Isabelle Garabuau-Moussaoui, Elise Palomares, Dominique Desjeux (éds.), 2002, Alimentations contemporaines, L’Harmattan)

Ils se retrouvent autant au moment de faire la commande sur un site de e-commerce, associés aux assistants électroniques comme Alexa pour réaliser la liste de courses ou à Instagram pour vérifier la qualité d’un produit grâce à la photo, que pendant les courses pour vérifier par téléphone et avec une photo si le produit de la liste de courses qui est en linéaire est bien le bon, que pour aller chercher sur Internet des idées de recettes ou pour savoir comment la réaliser, qu’au moment du paiement avec la carte sans contact, que pour gérer le budget collectif de la collocation avec Tricount. Les objets digitaux sont au cœur du processus d’approvisionnement alimentaire domestique, là encore pour la partie des consommateurs à l’aise avec le maniement du digital. Globalement toutes ces technologies font baisser une partie de la charge mentale liée à la nouvelle gestion des activités domestiques, pour les habitués du digital.

Ils sont utilisés comme des outils d’aide à la décision pour arbitrer sur le choix du canal par lequel réaliser les courses en fonction de la confiance ou de la méfiance qu’il inspire, de la disponibilité ou de la qualité des produits, de la longueur de la file d’attente, de la proximité physique ou de la nature des produits à stocker.

Pour d’autres interviewés, il n’y a aucune utilisation d’Internet pour commander les produits alimentaires, car l’envie de voir et de toucher les produits est trop importante. En plus, il y a le plaisir d’aller dans un magasin où l’on connaît tout le monde. Internet sera réservé à certaines occasions exceptionnelles comme une naissance ou un anniversaire. Aller au magasin permet de mieux adapter les achats par rapport aux recettes de cuisine qui ont été programmées. Cela permet à une autre personne de bien choisir des légumes qui durent longtemps, car il ne fait les courses qu’une fois par semaine. Le magasin permet de voir et d’évaluer la qualité rechercher des légumes et des fruits ce que ne permet pas Internet.

Le moment des courses ou comment jouer avec la norme de groupe par rapport à la viande, au sucré ou au gras

Le choix des produits dépend aussi de la diversité des expertises culinaires en fonction des groupes confinés. Dans certains groupes, le choix des produits alimentaires est fait en fonction de la compétence de chacun. En fonction des situations, une personne cherchera à accompagner celle qui fait les courses pour être sûre que le produit souhaité pour telle ou telle recette sera bien acheté.

Le phénomène est encore plus visible en cas de collocation où le partage de recettes entre amis est une pratique fréquente. Cela permet de diversifier les repas et d’expérimenter des produits nouveaux comme les « naans nature ou au fromage, des steaks végétariens aux lentilles, au quinoa et aux œufs », associés dans le cas présent à une consommation végétarienne.

Régulièrement, pour les végétariens, l’arbitrage est plus complexe du fait de la vie collective. Par exemple, une personne végétarienne est très sensible à la norme de groupe quand elle est au travail, ce qui la pousse à prendre plus de repas qu’elle ne le souhaiterait, ou encore avec de la viande, par manque de disponibilité de produits végétariens à la cantine : « à la cantine il y a une incitation à la consommation de viande. Le menu végétarien n’est pas mis en avant ou je ne sais pas s’il y en a un, les menus sont avec de la viande. Du coup j’en mange » (Homme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris). C’est pour cela que le confinement lui va plutôt bien, car il se sent moins soumis à la norme de groupe que pendant la vie travail.

Pour les personnes qui vivent dans un groupe ou avec d’autres personnes pour lesquelles le sucré et le gras sont des interdits, le problème est le même, mais inversé. Pour être sûre d’avoir des sucreries, une personne ira avec son père qui a plutôt l’habitude de manger léger et donc qui ne pensera pas acheter des sucreries et des aliments plus gras comme la charcuterie. Elle en profitera aussi pour acheter des sodas comme le Pepsi. Elle indique qu’elle « a du mal à boire de l’eau ».

Faire les courses relève aussi de l’art du compromis. Une personne va acheter du jambon blanc pour faire un croque-monsieur parce qu’elle ne trouve pas les produits pour faire un croque végétarien. L’arbitrage fait aussi alterner les produits frugaux et les « produits plaisirs », ce que Daniel Miller appelle dans son livre de 1998, Theory of Shopping, les « treats », les récompenses que l’on se fait pendant les courses.

Une personne explique que le vendredi « pour tenir pendant le week-end », il achète des « cochonneries », des « produits sucrés industriels ». Ce sont des « plaisirs inavoués », « des Pépito, des biscuits oréo, des kinder pingui ». Il ajoute qu’il pense « qu’il est addict au sucre ». Ces produits comme les yaourts et les gâteaux permettent, pour certains, de combler le manque de lien social. Elles aident à lutter contre l’ennui. « J’expérimente avec ce confinement une sensation de manque permanent que je n’arrive pas à matérialiser. Du coup je me reporte sur l’alimentation, je prends un yaourt, mais je me dis que c’est pas ça. Je prends un café et pareil c’est pas ça. Ce qui manque c’est le contact social, de voir du monde » (Homme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris).

En même temps, pendant la crise, les sucreries créées des moments de solidarité, entre les membres du groupe qui sont au bureau ou dans l’usine. Les sucreries, comme le chocolat ou les bonbons, sont un moyen de compenser les moments difficiles.

Elles signifient aussi une sorte de cohésion de groupe, de solidarité sociale. « On s’est rendu compte avec l’équipe pendant la crise qu’un moyen de décompresser ça a été de se goinfrer au travail pendant les pauses café de bonbons, de chocolats. On a tous été solidaires entre nous et l’un ramenait des bonbons à l’autre, des chocolats. De temps en temps ça arrive pour des réunions, mais là c’est beaucoup plus souvent » (Femme, 25 ans, en collocation, travail sur site hors de Paris).

Les courses pendant le confinement, du fait de la réduction du nombre de fois où il est possible d’aller acheter des aliments, ce qui demande plus de réflexions et moins d’improvisation au moment de la décision d’acheter, mettent encore plus en évidence que les achats de produits alimentaires ne relèvent pas d’un long fleuve tranquille. Ils sont la résultante de toute une série de conflits intérieurs qui sont eux-mêmes le reflet des tensions avec les normes sociales ou avec celle de son groupe d’appartenances. Cela explique pourquoi un sentiment de culpabilité peut être associé aux courses, car les arbitrages demandent régulièrement de choisir entre le « bien » et le « mal », rejoignant ainsi à travers les millénaires le mythe du premier livre de la Genèse où Dieu interdit à Adam et Ève de manger les fruits « de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (gen 1, 17).

Cette « bataille » permanente entre « le bien et le mal » explique aussi pourquoi les marques n’apparaissent pas toujours de façon évidente comme la variable explicative de l’achat. Elles apparaissent comme des variables dépendantes de la norme de groupe et du système de contraintes dans lequel les consommateurs sont encastrés. Elles font choisir entre des produits plus ou moins équivalents, plus qu’elles ne font vendre.

Le système d’arbitrage des courses renvoie à des normes éthiques comme le fait d’hésiter à se faire livrer un plat cuisiné, suite à une commande par Internet, de peur de mettre en danger la santé du livreur, tout en essayant de favoriser la survie du restaurant qui produit ces plats. D’autres sont sensibles à la souffrance animale. Une personne raconte que quand elle était plus jeune elle mangeait de la viande tous les jours alors que maintenant elle n’en mange plus que deux fois par semaine. De même, elle n’achète plus de poisson. Elle en mange à la cantine. C’est lié à la prise de conscience écologique de la surpêche. Pendant le confinement elle n’a pas acheté poisson.

Le moment des courses fait aussi apparaître que le repas ne se limite pas à une pratique individuelle et à un moment dans la journée, mais qu’en réalité le choix que l’on va faire d’acheter tel ou tel produit correspond à une sorte de recherche d’un équilibre, plus ou moins implicite, entre l’ensemble des repas pris à la maison ou hors de la maison, pendant la journée ou pendant la semaine.

Comme l’avait déjà démontré Daniel Miller en 1998, dans son chapitre « faire l’amour dans un supermarché », les courses comprennent une forte dimension collective. On la retrouve autant par ce que l’on achète pour les autres « par amour », que parce qu’on est influencé implicitement par la norme de son groupe de pairs que l’on ne souhaite pas la transgresser de peur de se faire exclure du groupe, sans oublier la « surveillance » que font peser certains sur celui qui achète pour s’assurer que certains produits n’ont pas été oubliés.  « C’est principalement moi qui fais les courses, et je prends en compte les demandes de chacun. Parfois mon ami ou mon père viennent pour prendre les choses qu’ils veulent » (Homme, 23 ans, en collocation, télétravail hors de Paris).

Pendant le confinement, la pratique des courses et le choix d’un magasin varient en fonction de nombreuses contraintes qui sont liées à la limitation du nombre de fois où l’on peut aller faire les courses, de l’importance des files d’attente, de la disponibilité ou de l’indisponibilité des produits alimentaires dans le magasin, d’une pratique collective ou individuelle qui permet de garantir que certains produits seront bien achetés, de la façon de pouvoir stocker et faire cuire les produits, des attentes des personnes qui participeront aux repas, des arbitrages entre les aspirations des personnes et les normes du groupe de pairs qui ne vont pas forcément dans le même sens, et la multiplication des outils digitaux.

A suivre… S1S4

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